mardi 20 octobre 2009

Le blues du dimanche soir










(photo : Le Nouvelliste)
Découvrez ou redécouvrez ce "Rétrolivier", paru dans Le Nouvelliste du 23 novembre 2006 et dans La Presse du 10 décembre 2006, rubrique À votre tour. 


Je m’en croyais débarrassé depuis des années, au point d’en avoir oublié l’obsédante emprise.  Pourtant, une fois par mois depuis trois ans, le blues du dimanche soir hypothèque mon samedi.  Et lundi n’arrange rien.

Cette fatalité me frappa une première fois quand j’étais gamin. Chaque dimanche aux deux semaines, j’endossais dans ma chambre mon uniforme bleu marine aux manches galonnées, pantalons Bretches et casquette de capitaine. Le soir même, je retournais la mort dans l’âme dans un pensionnat pour garçons, à Trois-Rivières.  Dans cette école où la grande noirceur régnait en prolongation, un coup d’œil aux austères religieuses, toutes de noir vêtures, suffisait pour douter de la british invasion, de la nouvelle vague du cinéma français, des méfaits grandissants du LSD ou de l’existence même de Brigitte Bardot.

Après être descendu du taxi pour gagner le parloir, l’odeur tenace de désinfectant industriel étreignait déjà ma gorge nouée avant que je ne monte ma valise au dortoir dont les froids couvre-lits blancs irradiaient le javellisant concentré.   Je redescendais ensuite dans la salle de télé où, assis en rang d’oignon avec mes compagnons, je regardais d’un œil distrait Le monde merveilleux de Disney ou Cher oncle Bill.

Le lendemain reprendrait ses droits avec la classe, la bouffe plutôt inégale, les luttes de pouvoir entre garçons et l’interminable fin de semaine que je devrais passer avec huit autres camarades d’infortune après avoir vu les autres retourner dans leur famille.  Il me faudrait vivre là deux semaines en attendant de revoir mon père, ma mère et le chien qui, avant même que l’autobus ne me dépose, annoncerait mon retour en jappant et en bondissant vers la porte d’entrée.  La fin de semaine terminée, retour à la case départ pour deux autres semaines.

Ces souvenirs ensevelis me reviennent quand, un dimanche par mois, je prépare mon garçon à retourner deux semaines chez sa mère.  Je ne devrais pas me plaindre.  Mon ex et moi nous sommes séparés d’un commun accord pour sauver notre relation d’amitié et surtout pour le bien-être de notre garçon.  Nous avons sacrifié un couple devenu obsolète et opté pour la garde partagée. Pas de place pour les conflits stériles.  Jérémie, maintenant onze ans, est le premier à bénéficier de ces choix de vie.  En ne restant ensemble que pour son bien, sans être heureux nous-mêmes, nous lui aurions finalement nui.  Un enfant ne comprend pas les dilemmes des adultes; il en ressent cependant chaque contrecoup. 

Aujourd’hui, il est devenu ce magnifique gamin verbomoteur et déterminé aux yeux espiègles dont le rire communicatif tombe en cascades cristallines à vous en faire vibrer le plexus.  Le fait que mon garçon soit aussi heureux de retourner chez sa mère que de me retrouver ensuite m’aide grandement à ne passer avec lui que 26 semaines par an.  Et puis, j’ai tout de même ma revanche sur le blues du dimanche soir : c’est ce jour-là que mon fils revient. 

14 novembre 2006

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