vendredi 6 novembre 2009

État de siège

Ne vous êtes-vous jamais demandé, dans les toilettes de parents ou d’amis, quelles protestations exacerbées, quelle détresse insondable en ont déjà fait retentir la cuve ?  Avouez.  Si les cabinets d’aisance  pouvaient parler, quels tristes secrets familiaux confesseraient-ils ?  Bien sûr, il y a la chasse d’eau oubliée, le rouleau fini, le nettoyage négligé ou les occupants qui prennent les lieux pour une salle de lecture.

Mais il y a pire, vous le ressentez dans vos os.  Un psychodrame répétitif, qui illustre la trop fréquente incompréhension entre les sexes.  Le nœud gordien, cause de ce choc, enserre le siège des toilettes.  Doit-il rester baissé ou levé ?  On aura beau dire l’homme fondamentalement territorial, il faut lui reconnaître, sur cet enjeu domestique, une position de repli défensif.  L’expression « reine du foyer » prend ici force de loi.

Sur cette question, les deux sexes sont rattrapés par leurs différences morphologiques.  L’homme voit le siège bidirectionnel tandis que sa partenaire tend à l’envisager unidimensionnel. Il semble que ce n’est pas avant la vie à deux que certaines femmes entrevoient l’autre versant du siège des toilettes, enfin relevé et révélé, une prescience qui ne dépend pourtant pas du Kama sutra.  Le manque de modèles masculins et la problématique du père absent se dévoilent ici avec acuité, comme si paternels et frérots avaient vécu leur vie durant hors du pays, ou exilés à la Baie James. 

Imaginez quelque infortunée, dans un film de série noire, avançant à tâtons, au lendemain de ses noces, découvrant d’un œil incrédule un siège en position sombrement verticale.  Du coup, une ombre tragique plane sur sa stabilité conjugale, alors même que jaillit une musique stridente à la Psychose, semblable à celle où Anthony Perkins liquide Janet Leigh sous la douche.  Sinistre !

Engourdi par sa polyvalence, l’homme, trop souvent, ne comprend pas la hantise horizontale de sa partenaire, privée de points de repère.  Il baisse ou lève mécaniquement l’objet à sa guise.  Comment peut-il évoluer, dans pareille insouciance ?  Pourquoi s’enlise-t-il dans la négation de la différence ?  Sa conjointe le placera devant son insensibilité, prouvant la rédemption par la femme.  De vilaines langues accuseront celle-ci d’asseoir son contrôle domestique, après avoir choisi la maison, décoré l’intérieur, sélectionné les meubles, brûlé le vieux linge du conjoint et fait piquer le chien.  Comment voir dans sa soif de compréhension un appétit de mainmise ?

Par-delà ces considérations éthiques, des impératifs sécuritaires doivent alerter le compagnon prévenant.  Si celui-ci, par sa vision innée à deux sens, vérifie instinctivement la position du siège avant de s’asseoir, sa femme, qui garde du même objet une image figée, n’a pas toujours ce réflexe.  On devine les dangers qui guettent un être qui, dit-on, peut penser jusqu’à trois choses à la fois.

Nos compagnes n’ont cependant rien de frêles créatures en mal de protection.  Dans leur marche résolue vers l’autonomie, les femmes de demain, par l’initiation, dès la maternelle, à la bidirectionnalité du siège de toilettes, exerceront une emprise accrue sur leur devenir.  La standardisation de sièges fluorescents, aisément repérables, et l’ajout de rampes de sécurité réduiront d’autant les risques d’accident.  Devant les défis futurs de la vie de couple, prévention, altruisme et autonomie nous garderont de positions âprement assises.


Également paru dans Le Soleil du 18 novembre 2009.

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