lundi 2 novembre 2009

Les amis de Popeye

Ce "Rétrolivier" est paru dans Le Soleil du 31 octobre 2006 et La Presse du 12 novembre 2006 (lettre de la semaine).


À bien y penser, qui n’a vécu, à un moment ou un autre, un épisode de violence, même si le reste de sa vie ressemble à un long fleuve tranquille? Quand j’étais enfant, ma famille et moi habitions près du futur site de l’UQTR. Un après-midi de printemps, je jouais avec mon voisin Germain∗, dans la cour arrière de notre immeuble. Assez costaud, il était d’un an mon aîné et mesurait bien une tête de plus que moi.


Alors que nous étions à jouer dans le sable, il me sauta dessus sans crier gare et me roua de coups en silence avant de partir sans explication. J’étais meurtri et courbaturé non seulement dans mon corps, mais je me sentais broyé, comme une feuille de papier mise en boule et jetée aux ordures. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait ni aux motivations qui avaient poussé mon ami à poser un geste aussi gratuit que barbare. Je n’avais jamais rien vécu d’aussi traumatisant et en restais pétrifié jusqu’au lendemain. Qu’avais-je fait pour mériter ça ?


Le jour suivant, nous jouions à nouveau dans notre carré de sable quand, toujours sans raison, Germain récidiva encore plus violemment avant de repartir tout aussi calmement. J’étais plus ébranlé que la veille. Incrédule, les côtes endolories, je me réfugiais dans le salon familial.


Je me sentais anéanti. Pas question évidemment d’en parler à mon père; à six ans, un homme doit faire face à son destin. Il n’aurait plus manqué que ma mère s’en mêle et me fasse passer pour un poltron. Mais Germain était tellement plus fort que moi. Que faire ? Non seulement mon intégrité physique était en jeu, mais aussi mon droit de jouer et de circuler librement dans mon quartier.


La réponse à ma perplexité allait survenir de façon originale. La chaîne régionale de Radio-Canada diffusait alors une émission intitulée Les amis de Popeye. Après une aventure du célèbre matelot, l’animateur expliquait pourquoi il fallait manger des épinards si l’on voulait triompher des obstacles.


Un déclic venait de s’opérer. Je pressais aussitôt ma mère de faire des épinards. Incrédule, elle me dit qu’il me faudrait attendre au lendemain, le souper étant prêt. Je comptais donc les heures qui me séparaient de ma délivrance et me ruais fiévreusement le soir suivant sur l’assiette contenant les précieux légumes.


Je me précipitais ensuite sur la galerie et, dressé sur la pointe des pieds et la rambarde dans l’estomac, je hurlais : « Germain ! Germain ! » L’interpellé s’approcha nonchalamment. Je dévalais les escaliers et le culbutais tête première avant de marteler rageusement la surface de son long corps à grands coups de poing et de pied.


J’entendais confusément ma mère, horrifiée, hurler mon nom tandis que des larmes de rage couraient sur me joues alors que je m’acharnais sur celui qui en vingt-quatre heures était passé du statut d’agresseur à celui de victime. Il fallut que la pauvre femme m’arrache de sur mon ancien tortionnaire alors que je lui administrait quelques derniers coups de pied vengeurs.


Plusieurs fois j’ai raconté cette anecdote à des amis ou rencontres amusés. Je l’évoquais récemment à ma mère quand celle-ci me fit une confidence qui me laissa songeur. Germain était régulièrement battu par son propre père tandis que sa mère avait subi des violences physiques et sexuelles pendant des années. Le visage de la victime se superpose parfois sur celui de l’agresseur. N’avais-je pas moi-même expérimenté l’endroit et l’envers de la même médaille en quelque jours ? Pour des gens comme Germain, ce double-rôle peut déterminer une vie.





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