jeudi 29 octobre 2009

Nathalie Morin et le silence des féministes

Nathalie Morin
À 20 ans, certaines jeunes femmes font la gaffe classique de la relation sans lendemain avec l'homme marié qui, finalement, ne quittera pas sa légitime pour elles. Au même âge, il y a quatre ans, Nathalie Morin a commis une erreur de jugement plus lourde de conséquences en rejoignant la brute qui lui sert de conjoint en Arabie saoudite. Il faut prendre en considération qu'elle en avait déjà un enfant et qu'elle ne voulait pas l'élever seule.
Sa mère, Johanne Durocher, avait adressé en avril une mise en demeure au gouvernement canadien, devant son inertie apparente à tenter de rapatrier sa fille et ses enfants en sol québécois. Des employés du consul canadien avaient déjà révélé que les conditions de vie qui leur étaient infligées étaient inhumaines. La mère avait appris que sa fille, battue et agressée sexuellement, se nourrissait de pain, d’œufs et de riz blanc, en plus de devoir dormir par terre. Faut-il rappeler que les femmes sont à peine mieux considérées que des chameaux en Arabie saoudite ? 
Les enfants, dont un nouveau-né et deux autres, de trois et sept ans, ne mangent pas non plus à leur faim. Des médecins saoudiens ont diagnostiqué chez le fils aîné des troubles psychomoteurs et de l’encoprésie, une incapacité à contrôler ses intestins, conséquence de sa captivité. Les deux autres enfants font des crises d’asthme à répétition et portent des traces de violence sur tout le corps. 
La Québécoise doit-elle se voir abandonnée à cause d’une erreur de jeunesse ? Le Canada a-t-il le droit de ne voir dans son drame qu’un conflit privé ? Aux dernières nouvelles, l’énergumène qui la tient en otage accepterait de la laisser partir, elle et ses enfants, en échange de 300 000 $US. Le hic, pour cet individu, c’est que lui et Morin ne seraient pas légalement mariés, selon Mme Durocher, ce qui rendrait sa proposition et ses prétentions de marchandage nulles et non avenues.
Hormis quelques députés de l’opposition, dont Francine Lalonde, du Bloc, et Thomas Mulcair, du NPD, peu de personnalités ont condamné la mollesse du gouvernement canadien. Même nos leaders féministes, qu’on voit se mobiliser sur des sujets moins préoccupants, restent étonnamment silencieuses. L’éloquence ne faisait pourtant pas défaut à Christiane Pelchat, lorsqu’elle « dénonçait », au printemps 2008, le sort réservé aux femmes à Radio-Canada, au moment où Dominique Poirier et Pascale Nadeau se voyaient momentanément larguées par la société d’État. Elle devait se rétracter le lendemain et féliciter ses dirigeants pour leur ouverture à la gent féminine. 
Michèle Asselin, de la Fédération des femmes du Québec, ne tranchait pas non plus par l’à-propos, elle qui déclarait devant la Commission Bouchard-Taylor que le hijab « ne contrevenait pas vraiment à l’égalité hommes-femmes », avant de présenter la proposition désastreuse que l’on sait, s’opposant à l’interdiction du voile islamique dans la fonction publique. L’adhésion de Françoise David, elle-même ancienne présidente de la FFQ, à cette position n'est un mystère pour personne. La co-leader de Québec Solidaire a de son côté trouvé plus urgent de venger l'outrage infligé à sa propre photo dans un manuel scolaire par un animateur de Québec que de se porter à la défense de Nathalie Morin. 
Quand aux CALACS, leurs tempêtes dans un verre de bière à propos de pubs et de calendriers de « pitounes » de brasseurs révèlent que les « Serges » du Québec leur paraissent bien plus menaçants que les intégristes batteurs et violeurs de femmes. Rappelons que leur mandat consiste à intervenir auprès de femmes victimes d’agressions sexuelles et qu’elles ont décroché une subvention de 60 millions $ afin d’élaborer un programme de lutte contre ce fléau. Leur mandat s’arrête-t-il dès qu’une Québécoise franchit nos frontières ?
La mobilisation citoyenne devrait pourtant s’intensifier et ces instances féministes jouer de leur poids politique -considérable – afin d’accélérer ce dossier qui s’éternise, faute de mobilisation. Seule la multiplication de prises de positions hautement médiatisées pourrait contraindre notre gouvernement, habituellement indifférent aux droits humains, à intervenir avec plus de tact et de fermeté auprès de Riyad. Pour les simples citoyens, le comité de soutien à Nathalie Morin tient une pétition en ligne. Une femme et trois enfants en danger ne peuvent laisser indifférent.

mercredi 21 octobre 2009

Trop tard, Papa !


Le comédien Jeremy Brett, bien avant qu'il ne connaisse la consécration mondiale avec son interprétation de Sherlock Holmes. Il avait du moins conquis l'estime de son père...

Vers 1939, à Strasbourg, en France, le torchon brûlait depuis des mois entre mon père, José, et son paternel, Joseph. Le jeune homme s’était mis en tête d’entreprendre son conservatoire. Il voulait réaliser un rêve de toujours : devenir chef d’orchestre. Son géniteur ne l’entendait pas ainsi. Rédacteur en chef au quotidien L’Alsacien, homme très en vue, apprécié autant que détesté pour son style polémiste, Joseph Kaestlé n’admettait pas que son rejeton, en devenant artiste, souille le nom que son procréateur avait édifié. Seuls les vols de banque et le proxénétisme lui auraient paru de pires choix de carrière. Même les supplications de ma grand-mère ne parvenaient pas à l’émouvoir.

Les tensions entre les deux hommes, celui qui voulait forger son destin et l’autre, qui étreignait le sien, avaient atteint un paroxysme quand la deuxième guerre mondiale éclata. La priorité n’était plus à la réalisation de soi par le travail. Mon père m’avouera plus tard qu’il avait beau se dire pacifiste, l’arrivée des nazis, menaçant villes et familles françaises, ne pouvait lui permettre de refuser l’enrôlement. Six ans plus tard, capitaine d’infanterie ayant survécu au camp de concentration de Shirmeck, en Alsace, il épousa ma mère en 1944.

Six ans de sa vie lui avaient été volés. En bon pourvoyeur, il devrait désormais assurer la sécurité matérielle de sa famille à venir. L’après-guerre ne s’annonçait pas rose, avec ses pénuries et ses cartes de rationnement. Une personnalité en vue, par ses contacts, lui dénicha un poste d’enseignant : son père. Devant ses responsabilités familiales, le fils accepta. Joseph avait gagné la partie; José occuperait un emploi respectable. Il en résultera un sentiment d’échec pour ce dernier jusqu’à son trépas ainsi qu’une fracture irréparable entre les deux hommes.

Ces événements me sont revenus en mémoire en lisant une chronique de Bryan Perro, dans Le Nouvelliste, où l’auteur évoquait un jeune homme doué, rêvant de devenir comédien, mais contraint par un père obtus à étudier en sciences au Cégep. À priori, notre ado s’engage, comme le souligne le chroniqueur, « lentement dans l’obscurité ». Comme aucune troisième guerre mondiale n’est prévue pour le moment, tout n’est peut-être pas joué.

Jeremy Brett, considéré par plusieurs comme le meilleur interprète de Sherlock Holmes, a dû dans sa jeunesse transgresser les interdits paternels pour devenir comédien. Pendant quatre ans, son père l’a ignoré, en plus de lui interdire de porter son nom de famille, Huggins. Quand, devant le succès de son fils, le paternel lui proposera de récupérer son patronyme, son rejeton lui répliquera simplement : « Trop tard, Papa ! » Vouloir contrôler son enfant a un prix.

On pourrait remplir une bibliothèque avec ce qui n’est pas écrit sur les liens père-fils. Enfant, le garçon se construit en se modelant au père. Adolescent, il en décèle déjà les limites et tâtonne vers son identité. Jeune adulte, il devra établir ses priorités et faire primer ses choix sur ceux que son père aurait voulus. C’est dans l’ordre naturel des choses, pour qui souhaite à son enfant de devenir un être heureux, allumé et en possession de ses moyens. Mieux vaut s’en rendre compte à temps, à l’heure des choix. Après, il pourrait bien être trop tard…

Également paru dans Le Nouvelliste du 22 octobre 2009 et dans Le Soleil (page Web) du 25 octobre 2009.

mardi 20 octobre 2009

Le blues du dimanche soir










(photo : Le Nouvelliste)
Découvrez ou redécouvrez ce "Rétrolivier", paru dans Le Nouvelliste du 23 novembre 2006 et dans La Presse du 10 décembre 2006, rubrique À votre tour. 


Je m’en croyais débarrassé depuis des années, au point d’en avoir oublié l’obsédante emprise.  Pourtant, une fois par mois depuis trois ans, le blues du dimanche soir hypothèque mon samedi.  Et lundi n’arrange rien.

Cette fatalité me frappa une première fois quand j’étais gamin. Chaque dimanche aux deux semaines, j’endossais dans ma chambre mon uniforme bleu marine aux manches galonnées, pantalons Bretches et casquette de capitaine. Le soir même, je retournais la mort dans l’âme dans un pensionnat pour garçons, à Trois-Rivières.  Dans cette école où la grande noirceur régnait en prolongation, un coup d’œil aux austères religieuses, toutes de noir vêtures, suffisait pour douter de la british invasion, de la nouvelle vague du cinéma français, des méfaits grandissants du LSD ou de l’existence même de Brigitte Bardot.

Après être descendu du taxi pour gagner le parloir, l’odeur tenace de désinfectant industriel étreignait déjà ma gorge nouée avant que je ne monte ma valise au dortoir dont les froids couvre-lits blancs irradiaient le javellisant concentré.   Je redescendais ensuite dans la salle de télé où, assis en rang d’oignon avec mes compagnons, je regardais d’un œil distrait Le monde merveilleux de Disney ou Cher oncle Bill.

Le lendemain reprendrait ses droits avec la classe, la bouffe plutôt inégale, les luttes de pouvoir entre garçons et l’interminable fin de semaine que je devrais passer avec huit autres camarades d’infortune après avoir vu les autres retourner dans leur famille.  Il me faudrait vivre là deux semaines en attendant de revoir mon père, ma mère et le chien qui, avant même que l’autobus ne me dépose, annoncerait mon retour en jappant et en bondissant vers la porte d’entrée.  La fin de semaine terminée, retour à la case départ pour deux autres semaines.

Ces souvenirs ensevelis me reviennent quand, un dimanche par mois, je prépare mon garçon à retourner deux semaines chez sa mère.  Je ne devrais pas me plaindre.  Mon ex et moi nous sommes séparés d’un commun accord pour sauver notre relation d’amitié et surtout pour le bien-être de notre garçon.  Nous avons sacrifié un couple devenu obsolète et opté pour la garde partagée. Pas de place pour les conflits stériles.  Jérémie, maintenant onze ans, est le premier à bénéficier de ces choix de vie.  En ne restant ensemble que pour son bien, sans être heureux nous-mêmes, nous lui aurions finalement nui.  Un enfant ne comprend pas les dilemmes des adultes; il en ressent cependant chaque contrecoup. 

Aujourd’hui, il est devenu ce magnifique gamin verbomoteur et déterminé aux yeux espiègles dont le rire communicatif tombe en cascades cristallines à vous en faire vibrer le plexus.  Le fait que mon garçon soit aussi heureux de retourner chez sa mère que de me retrouver ensuite m’aide grandement à ne passer avec lui que 26 semaines par an.  Et puis, j’ai tout de même ma revanche sur le blues du dimanche soir : c’est ce jour-là que mon fils revient. 

14 novembre 2006

lundi 19 octobre 2009

Lecteurs mp3 : quand la musique assourdit les mœurs…



Malgré sa convivialité, ce petit appareil peut devenir le pire ennemi de vos tympans. À manier avec précaution...




Je suis adepte de baladeurs depuis près de 25 ans. Pourtant, ce n’est que depuis quelques mois que je me suis finalement équipé d’un lecteur mp3. Vous me direz que je ne me précipite pas sur la nouveauté. Je ne vous contredirai pas là-dessus. D’abord séduit par le côté pratique de mon nouveau joujou, me permettant de trimballer une discothèque entière dans un appareil de la taille d’un paquet d’allumettes, je ne tardais pas à lui trouver un inconvénient majeur. L’intensité sonore me devient vite incommodante. Vous me direz que j’écoute ma musique trop fort ou trop longtemps. Je vous contredirai là-dessus. J’ai eu beau m’adapter à la sacro-sainte règle du 60-60, soit 60 % du volume maximum et pas plus de 60 minutes par jour, le problème, bien que moins prenant, persiste néanmoins.


Des spécialistes conseillent de choisir des écouteurs externes plutôt qu’intra-oriculaires, qui diminueraient selon eux de six à neuf décibels le niveau sonore. Pas si sûr. Pour extérieurs qu’ils soient, les écouteurs dont je m’étais muni pour régler mon cas étaient nettement plus performants que ceux fournis avec mon lecteur. Le problème, loin de diminuer, se trouvait par le fait même amplifié. D’autres théoriciens affirment de leur côté que certains casques peuvent augmenter l’intensité sonore de 10 décibels. On changerait donc cinq trente sous pour une piastre. Peut-être aurons-nous sous peu besoin de casques protecteurs ? Étrange contraste d’avec mes expériences passées avec des baladeurs dont le son anémique, même poussé au maximum, était à peine satisfaisant.

Les risques de dommages permanents de l’audition liés à l’utilisation régulière du lecteur mp3 sont de plus en plus démontrés. Les problèmes auditifs visant nos jeunes ont sans contredit connu une progression spectaculaire depuis dix ans. Alors qu’en Europe, on prévoit enfin d’instaurer une limitation sonore du lecteur mp3 ou du Ipod à 100 décibels (la France a déjà imposé cette norme), le Canada n’a toujours pas de plan de match. Bien qu’un volume de 85 décibels équivaut déjà à celui d’une tronçonneuse, la plupart des appareils sur le marché canadien atteignent aisément 120 décibels. On mesure l’étendue du problème, surtout si l’on songe que nos enfants et nos adolescents, particulièrement friands de cette technologie, n’éprouvent pas pour les questions de santé d’intérêt d’obsédant.

Il existe par ailleurs un autre risque lié au Ipod, moins bien défini. Les tonalités du format mp3 sont peu diversifiées, voire plates. Leurs fréquences monochromes rendent l’oreille paresseuse. Or, l’ouïe humaine est accoutumée à identifier une variété de niveaux sonores, dans la vie quotidienne. L’absence de relief du format mp3 pourrait à la longue hypothéquer de façon irréversible notre aptitude a décoder les sons de certaines fréquences et ceux de faible intensité. Ce problème s’avère d’autant plus insidieux que la personne qui en souffre ne réalisera que trop tard l’étendue des dommages.

Faut-il pour autant renoncer à son lecteur mp3 ? Probablement pas. Il est cependant important de développer, pour soi et comme pour ses proches, une vigilance que les baladeurs d’antan, à cassettes ou à CD, ne commandaient pas autant. Il faut également se garder la latitude de choisir si ce format d’écoute nous convient vraiment, malgré l’effet d’entraînement de son omniprésence. Après tout, il s’agit d’une technologie relativement récente et ses effets secondaires ne nous sont peut-être pas encore tous connus. Pour ma part, je conserve jalousement mon brave vieux disc-man. On sait jamais...

lundi 12 octobre 2009

Sherlock Holmes : L'aventure de la deuxième femme


Si vous aimez Sherlock Holmes, les intrigues policières et les pastiches, cette histoire, dont vous aurez déduit que je suis l'auteur, vous est destinée. Mais attention ! Vous en aurez pour une vingtaine de pages. Si vous prévoyez manquer de temps, réservez-la pour le Five O'clock Tea...
Olivier Kaestlé


Edward Hardwicke et Jeremy Brett, dans les rôles du docteur Watson et de Sherlock Holmes.










Ce matin du 29 janvier 1915, je m'étais levé très tôt et demandai à Mme Hudson de me préparer un petit déjeuner consistant auquel la prédisposaient ses origines écossaises si souvent tournées en dérision par mon illustre mais néanmoins sarcastique ami, M. Sherlock Holmes.
Ce dernier s'étant couché fort tard, sans doute retenu par l'une des nombreuses affaires dont il se garderait de me souffler mot, j'attaquais avec enthousiasme le porridge fumant qui m'avait été servi tout en savourant à l'avance une matinée calme et sans nuage.
Bien mal m'en pris car, tandis que je portais à mes lèvres une tasse de thé dont l'arôme délicat s'insinuait déjà dans mes narines, j'entendis à l'étage supérieur un cri strident, suivi d'un éclat de verre, symptômes qui vinrent infliger un cruel démenti à mon pronostic de cette matinée ensoleillée.
Je fixais désormais la porte de Holmes, ma tasse suspendue entre la table et mon menton, m'attendant à le voir d'un instant à l'autre bondir de ses quartiers et m'enjoindre à le suivre dans l'un de ses irrépressibles accès d'activité fiévreuse.
Mais à cet instant précis, aucune trace de la haute silhouette de mon vénérable ami, aucun bruit de pas dévalant l'escalier, aucun «Vite Watson, prenez votre révolver d'ordonnance!» ne vinrent donner suite aux signes de fébrilité tapageuse qui avaient, une fois de plus, perturbé la douce et prosaïque atmosphère de notre petit appartement de Baker Street.
D'abord surpris par ce silence qui, quelques minutes auparavant faisait mon délice, je sentis mon coeur oppressé par une appréhension sourde à laquelle succéda une angoisse grandissante. Sans plus attendre, je sautais sur mes pieds et montait quatre à quatre les escaliers qui menaient à la chambre de Holmes. Que pouvait-il bien lui être arrivé? Avait-il été frappé d'une balle du fusil à vent de l'infâme mais téméraire colonel Sébastian Moran[1], qui avait témoigné envers mon ami d'une haine implacable et d'un manque total de fair-play lors de sa capture? Le bruit de verre semblait confirmer cette horrible hypothèse. Pourtant, aucune nouvelle à l'effet d'une évasion éventuelle de cet assassin sanguinaire n'était parvenue jusqu'à nous... ou du moins jusqu'à moi.
En proie à un terrible pressentiment, je m'arrêtais haletant sur le palier de la chambre de Holmes et compris en un éclair pourquoi mon célèbre ami, que je considérais en cette minute douloureuse comme le plus sage et le plus intelligent des hommes que j'aie rencontrés, ne s'était jamais marié; en dehors de ses habitudes de vie exaspérantes, de sa misogynie viscérale, de ses tendances à l'autodestruction par l'absorption condamnable de drogues non prescrites pour usage thérapeutique, sans compter son abord tranchant et parfois caustique, Holmes représentait pour quiconque partageait son intimité un risque potentiel de danger mille fois supérieur à celui de tout honnête contribuable de l'empire britannique.
Mais je mis un frein à ces vaines réflexions; l'heure était à l'action et pour déplaisant qu'il fût, Holmes restait néanmoins mon ami le plus cher auquel je devais aide, secours et réconfort. Sans plus attendre, quoique redoutant le terrible spectacle qu'emprisonnaient ces murs, je retins mon souffle et enfonçait la porte qui, légèrement entrebâillée, céda sous mon poids tandis que je chutais à plat ventre dans la pièce.
Je trouvais Holmes, drapé dans sa robe de chambre gris souris, les yeux révulsés, le teint encore plus pâle et les joues encore plus creuses qu'à l'accoutumée, recroquevillé en chien de fusil sur son lit. Au pied de celui-ci gisaient les débris de ce qui avait été jadis l'une des plus belle tasses du service à thé que Mme Hudson tenait de son arrière grand-mère maternelle. Un instant chagriné à la pensée de l'amère réaction que cette triste nouvelle allait déclencher chez notre logeuse, je retrouvais mes esprits et entrepris de tirer Holmes de sa torpeur.
«- Holmes, que diable avez-vous fait à cette tasse?»
Pour toute réponse, mon ami tourna languissamment ses yeux gris vers moi tandis qu'il anonnait une série de sons inintelligibles, peu compatibles avec cette rigueur intellectuelle qui était devenu sa marque de commerce et qui avait toujours été sa manière normale d'aborder la réalité, si sinistre qu'elle fût.
Pendant quelques minutes qui me semblèrent une éternité, j'essayais de conserver mon calme et de mettre en application les méthodes de mon ami. De quelle reconnaissance me gratifierait-il alors, de quelle action d'éclat se sentirait-il envers moi redevable si enfin, je pouvais réussir là où il avait échoué, lui prouvant ainsi la ferveur de mon amitié et la sagacité de mes déductions. À la vérité, j'avais toujours mieux réussi dans la première occupation que dans la seconde, mais Holmes était visiblement hors d'état de déployer ses étonnantes facultés et qui, mieux que moi-même, était suffisamment familiarisé avec ses méthodes pour pouvoir le remplacer, fût-ce imparfaitement?
Mon regard se posa une seconde fois sur la tasse tandis que mon ami émettait un râle macabre. Et s'il avait été empoisonné? Devant l'impossibilité manifeste d'examiner la tasse, en miettes, je me penchais sur Holmes et reniflait ses lèvres décolorées à la recherche de quelqu'odeur révélatrice. Quelle ne fut pas ma surprise de sentir un fort effluve de ce qui avait été mon meilleur brandy?
Holmes, qui méprisait tous les vices, à l'exception du tabac et de la morphine, tout en affichant une élégance vestimentaire des plus strictes, était-il devenu en quelques jours seulement, un alcoolique hébété, voué à tout jamais à l'isolement de sa chambre?
Sans plus attendre, je secouai Holmes aussi énergiquement que possible mais ma vielle blessure de guerre, douloureux souvenir de mes états de service en Afghanistan, m'incita à des manoeuvres moins violentes. Mon intervention commençait néanmoins à porter fruit puisque mon compagnon, au prix d'un effort pour le moins méritoire étant donné les circonstances, parvint à articuler quelques sons qui ressemblèrent à un langage civilisé et digne de son brillant sens de la rhétorique.
«Watson, où suis-je? dit-il entre deux soupirs syncopés.
- La question pour le moment est moins de savoir où vous êtes que dans quel état, mon cher ami. Je connais trop vos méthodes pour ne pas déduire de votre haleine empestant le brandy, de la tasse brisée de notre infortunée logeuse, de la mise déplorable et révoltante dans laquelle je vous trouve ainsi que du capharnaüm général qui règne dans cette pièce, que vous vous êtes proprement saoulé, au détriment des valeurs les plus nobles qui ont fait de notre empire ce qu'il est et aux yeux duquel vous représentez bien davantage qu'un détective de grande envergure, voire de génie! Vous êtes, pour tout Anglais patriote, du plus modeste au plus...
- Assez, Watson! vous avez une façon aussi agaçante qu'inopportune de constater ce qui est évident pour l'individu le plus demeuré. Du reste, vous me connaissez depuis trop longtemps pour vous douter que si je me trouve aujourd'hui dans cet état, ce n'est pas sans une ou plusieurs raisons d'importance capitale. Pour ne rien vous cacher, mon ami, je m'occupe présentement de l'une des affaires les plus singulières qui m'ait été soumises.
- Vous dites périodiquement la même chose de toutes vos grandes affaires. Ne comptez plus sur moi pour rapporter une réplique aussi banale à mes lecteurs!
- Non seulement vous ne rapporterez pas cette réplique mais encore moins le contexte de l'affaire, disons, peu banale dans laquelle je me vois entraîné à mon corps défendant.
- Vous Holmes! Entraîné dans une affaire singulière à votre corps défendant! Allons donc! Je peux très bien ne pas posséder vos stupéfiantes facultés intellectuelles mais je ne suis tout de même pas idiot!
À ce moment, mon ami ressentit de violentes contractions abdominales que je ne pouvais qu'attribuer à l'excès condamnable dont il s'était rendu coupable.
- Watson, si, comme vous le prétendez, vous connaissiez si bien mes méthodes, vous auriez déjà dû comprendre les sources de mon mal!
- Il n'y a là aucun mystère, Holmes! Un abus révoltant d'alcool, qui vient s'ajouter à votre penchant coupable pour la morphine dont je constate l'abominable présence sur votre table de nuit!
Pour toute réponse, mon ami eût pour moi un sourire attendri et indulgent.
- Cher vieux Watson! Vous ne perdrez jamais cette détestable habitude de confondre les causes et les effets! Je vais une fois de plus démêler pour vous l'écheveau des faits. Vous faites allusion à mon penchant... pour la morphine. Or, vous savez fort bien que je n'en consomme qu'en l'absence de problèmes intéressants, propres à stimuler les modestes facultés dont vous avez bien voulu démontrer l'exercice à vos lecteurs, encore que vous ne l'ayez fait de façon pour le moins romanesque.
- Holmes, je constate que vous allez mieux, soupirais-je.
- Je viens de vous déclarer que je m'occupe d'une affaire singulière et à mon corps défendant. Votre sagacité n'a pas tardé à percevoir l'apparente contradiction de ces deux facteurs. Par contre, elle s'est subitement envolée devant ce qui vous a pourtant sauté aux yeux quand vous êtes... entré dans ma chambre.
- Votre choquante ébriété?
- Bravo, Watson! Je vous retrouve enfin!
- Holmes! Il s'agit là d'un moment de dépravation indigne de vous et que je préfère oublier!
- Erreur, Watson, il s'agit là d'un indice capital qu'il vous faut considérer. Le logicien sérieux se doit de faire fi de vaines considérations sentimentales ou morales pour n'observer les faits que pour ce qu'ils sont : des éléments d'information. Là, Watson et là seul, réside la vraie, la seule morale puisqu'elle s'attache à la recherche de la vérité! Mais laissons là ces considérations philosophiques et donnez-moi une cigarette, je vous prie!
Pendant ces quelques instants privilégiés, j'écoutais avec admiration les enseignements de cet homme étonnant qui tenait fermement le gouvernail de son navire, même au coeur de la plus orageuse des tempêtes. Toutefois, sa réponse avait été loin de me satisfaire et je savais que je n'en obtiendrais aucune autre sans subir son penchant marqué pour la maïeutique. En proie à une impulsion subite, je hasardais une hypothèse qui me parut sur le coup téméraire.
«Holmes, vous avez subi un choc émotionnel important, dis-je en affectant un confiant détachement.
- Touché, Watson! s'écria-t-il, non sans une pointe d'ironie déplacée. Et qu'est-ce qui, selon vous, a bien pu plonger ma nature de fer dans un état d'esprit aussi imprévisible? Quel événement a pu précipiter le point de rupture entre le froid logicien que vous avez toujours connu et le personnage qui se trouve présentement en face de vous, hein, Watson?
- Ne me dites pas que vous comptez embrasser la foi islamique! rétorquais-je avec indignation.
- Non, Watson, non! fit-il avec impatience.
- Il y a une femme dans votre vie? lançais-je en éclatant d'un irrépressible et bruyant éclat de rire. Un tel tableau me paraissait si inconcevable, si incompatible avec le célibataire endurci qu'était Holmes, que je me demande encore aujourd'hui combien de temps je demeurais là à pouffer de rire tout en frôlant la syncope. Quand je rouvris des yeux larmoyants en tâchant de remettre de l'ordre dans ma mise, mon regard croisa celui de mon ami dont l'expression intense et concentrée avait toujours caractérisé les moments les plus sombres de notre longue et fructueuse association.
- Watson! Il s'agit d'une affaire bien plus sinistre encore! dit-il de cette voix blanche que je ne lui avais connue que lors de ce soir fatidique où, pourchassé par l'infâme professeur Moriarty[2], il m'avait prié de l'accompagner à travers l'Europe afin de tirer un trait définitif sur la carrière diabolique de ce génie du mal et de son empire du crime aux multiples ramifications. Mes lecteurs se souviendront que mon ami n'était arrivé à ses fins qu'au terme d'une absence de trois longues années pendant lesquelles l'Europe entière le tenait pour mort.
«Holmes, m'écriais-je enfin, allez-vous me dire de quoi il s'agit?
- Mon cher Watson, vous étiez plus près du but que vous ne l'imaginez. C'est d'ailleurs l'une de vos caractéristiques les plus appréciables et les plus savoureuses que de mettre en plein dans le mille sans vous en douter le moins du monde!
- Je suis très touché Holmes, mais je ne vois pas...
- Vous supposiez tout à l'heure, non sans une hilarité bien compréhensible, qu'il y avait une femme dans ma vie. En fait, il s'agit de bien pire que cela!» Il avait prononcé cette dernière phrase avec la même intensité ferme et angoissée qui avait marqué sa voix quelques instants plus tôt. Il quitta enfin sa position accroupie pour s'asseoir, tel un bouddha ascétique et inquisiteur, ses coudes pointus enfoncés dans ses genoux et ses dix longs doigts maigres rassemblés dans une pose familière mais révélatrice de son état d'esprit.
«Watson, reprit-il, une femme tente d'y entrer!»
***
À cet instant précis, je ne pus réprimer un sursaut d'étonnement, lequel fit bientôt place à un sentiment de consternation teintée de compassion à l'égard de cet homme pour qui la lutte acharnée contre le crime avait toujours été la seule et unique raison d'être.
«- Mais, Holmes, De qui s'agit-il?...
- Question pertinente, s'il en fût, Watson! répliqua mon ami dont la froide ironie, pour une fois, me rassura et détendit mes traits. En effet, l'indifférence que Holmes avait toujours affichée envers les femmes, tout en me semblant étrange à défaut d'anormale, ne m'avait jamais véritablement incommodé. Accaparé par des obligations d'ordre sentimental ou familial, Holmes n'aurait jamais été le même. Le temps passé à s'en acquitter en aurait été autant de perdu à élucider les affaires les plus complexes et les plus passionnantes pour lesquelles son esprit aiguisé et méthodique avait été conçu. Le monde du crime, au sein de la grande capitale comme à travers l'Europe toute entière, aurait perdu en lui son plus farouche et son plus dangereux adversaire. Le célibat, dans le cadre de sa profession, me paraissait infiniment plus justifié que dans le cas d'un prêtre catholique.
« - Watson, voudriez-vous avoir l'obligeance de me laisser seul quelques instant, dit-il en replaçant de la main une longue mèche de cheveux qui lui barrait le front depuis le début de notre entretien et qui m'agaçait singulièrement. Le temps de faire un brin de toilette et de retrouver une apparence présentable, je vous rejoins dans notre petit salon! Ah! Demandez à Mme Hudson de préparer une baignoire de café bien fort!
- Une baignoire résistera plus longtemps entre vos mains qu'une tasse du service à thé préféré de notre logeuse.» dis-je sèchement.
Mon ami ne daigna pas me répondre. En fait, je fus contraint d'admettre que le service à thé de notre bienveillante Mme Hudson était le cadet de ses soucis.
Un quart d'heure plus tard, Holmes et moi étions à nouveau réunis dans notre petit salon de Baker Street, théâtre et point de départ de tant d'affaires captivantes, tandis que Mme Hudson, rayonnante, servait le café dans deux autres de ses magnifiques tasses. Je n'osais, pour le moment, jeter une ombre funeste sur sa bonne humeur et remettait à plus tard l'annonce du désastre irréparable dont sa tasse avait bien injustement été l'objet.
Après avoir maintes fois essuyé les protestations de notre logeuse quant à son manque d'appétit, Holmes, qui avait retrouvé une apparence civilisée, visage glabre, cheveux laqués soigneusement rejetés en arrière et redingote noire, la congédia froidement.
Avant de quitter les lieux, Mme Hudson lui remit une enveloppe bleue que mon ami, après en avoir lu la provenance, s'empressa rageusement de jeter au feu, sans même la lire. Interloqué, j'allais l'interroger sur les motifs de cet accès d'humeur quand Holmes prévint ma question.
«- Détail sans importance, Watson! Voulez-vous consulter mon annuaire mondain, lettre «S», dit-il en bourrant sa pipe de bruyère. Veuillez lire ce qu'il y a d'écrit sous Anastasia Pétrovna Sergaïeff, je vous prie.
J'obéis à la demande de mon ami, puis le regardais sans comprendre.
- Voilà l'oiseau, Watson, un oiseau de proie, appuya-t-il en plongeant son regard pénétrant dans le mien.
- Mais en quoi cette dame, apparemment respectable sous tous rapports, peut-elle bien constituer pour vous une menace telle que vous sombriez... j'espère temporairement, dans un état pour le moins inhabituel?
- Il y a de cela quatre mois, la comtesse reçut des menaces d'enlèvement à l'endroit de son jeune cousin, le vicomte Piotr Ivanovitch Sergaïeff, de treize ans son cadet, venu comme elle en Angleterre afin d'échapper à la montée du bolchevisme et aux mille dangers qui guettent en Russie les familles nobles ou de descendance impériale. Les criminels exigeaient d'elle une somme équivalent à un peu moins de cent de nos livres sterling, bref, une misère. En échange, ils s'engageaient à laisser le vicomte tranquille. Après avoir bien infructueusement demandé assistance à nos distingués collègues de Scotland Yard, la comtesse vint me trouver, sous les conseils éclairés de ce brave Lestrade, afin de me prier de réussir là où, fidèle à ses habitudes, la police officielle avait échoué. Ce fut un jeu d'enfant, une affaire qui ne vaut nullement d'être consignée dans vos récits.
- J'en jugerai, rétorquais-je vivement. Que se passa-t-il... si vous ne répugniez pas à m'exposer les faits, ajoutais-je prudemment. Des Bolcheviques traquant une comtesse et son cousin jusqu'en Angleterre ne me semblent pas exactement les prémisses d'une affaire de routine.
- Ah! Watson, soupira Holmes, non sans un sourire amusé, Lestrade et vous avez plus en commun que vous ne le croyez! Qui diable vous a mis dans la tête que des Bolcheviques aient été mêlés à l'affaire? Je n'ai parlé que de criminels.
- Merci, Holmes, fis-je sèchement. Quand je songe à l'opinion que vous entretenez de cet inspecteur, je mesure toute l'estime que vous me portez!
- Mon ami, commença Holmes d'un ton apaisant, vous vous méprenez...
- Il ne me paraît pas extravagant, coupais-je, étant donné le contexte politique ayant présidé à l'exil de la comtesse et de son cousin, et, considérant le fait que la somme demandée ne l'ait pas été en livres...
- Bravo, Watson, j'ai effectivement spécifié l'équivalent en livres sterling!
- ... que le chantage ait émané de gens au fait de la situation de réfugiés des victimes et pour qui le rouble, par exemple, représente une monnaie dont l'usage est bien plus courant que la nôtre. Il s'agissait, comme vous le disiez vous-même plus tôt, d'un jeu d'enfant! insistais-je non sans une ironie vociférante et satisfaite.
À cette minute, Holmes fixa le plafond d'un regard absent, en tirant nonchalamment de sa pipe quelques bouffées dont les anneaux bleus montèrent apparemment rejoindre ses pensées. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi, interminables.
«- Ne trouvez-vous pas étonnant, commença-t-il du même ton absent qui caractérisait son regard, que la somme demandée ait été si maigre?
- Cela prouve que ceux qui l'ont réclamée ne connaissent pas la valeur de notre monnaie! rétorquais-je avec une pointe d'arrogance.
- Hmmmpft! fit Holmes pour toute réponse. Et si c'était des roubles dont ils ne connaissaient pas la valeur? demanda-t-il en gardant les yeux obstinément rivés au plafond.
- Euh... fis-je, pris de cours.
- Trouvez-vous plausible l'hypothèse de Bolcheviques, assez fortunés pour suivre une comtesse et son cousin jusqu'en Angleterre, suffisamment informés pour les localiser au sein d'une capitale de quatre millions d'habitants, assez téméraires pour les soumettre à des menaces de rapt et néanmoins incapables de déterminer un montant acceptable en roubles, qui, si je me rapporte à votre hypothèse, est la monnaie avec laquelle ils seraient les plus familiers? Allons, Watson, il ne pouvait s'agir que d'amateurs! Quant à ma comparaison entre votre personne et celle de Lestrade, veuillez accepter mes plus plates excuses, ajouta-t-il avec un sourire qui fit fondre mon ressentiment comme neige au soleil.
***
«- Mon cher Watson, fit Holmes en dardant vers moi l'un de ses regards dont l'éclat pénétrant évoquait irrésistiblement l'acier gris et éclatant d'une lame acérée, je me vois aujourd'hui confronté à un problème auquel je n'ai jamais eu à faire face au cours de ma longue et mouvementée carrière…
- Voyons, Holmes, rétorquai-je, vous parlez comme si vous vous trouviez à quelques mois de la retraite! Il est évident que vos formidables facultés intellectuelles n'ont point subi l'injure du temps et que votre santé, votre endurance et votre combativité légendaires semblent s'être accentuées avec les années, j'en réponds comme de moi-même!
Holmes me regarda alors avec un sourire aussi indulgent qu'insupportable avant de répliquer. Heureusement, des coups frappés précipitamment à la porte vinrent l'interrompre et Billy, notre groom, entra en coup de vent en brandissant un télégramme. Holmes se leva, le lui arracha fiévreusement des mains, le lut et le déchira rageusement en hurlant : «Ils se sont évadés, j'en étais sûr! Par Jupiter, ils se sont évadés» Au prix d'un effort surhumain qui ne dura que quelques secondes, il reprit néanmoins ses sens et se tourna brusquement vers moi.
«- Watson, dit-il, vous n'avez jamais hésité à me suivre dans mes aventures les plus dangereuses et dans leurs dénouements les plus dramatiques, voire sensationnels, n'est-ce pas?
- Ou… oui, Holmes, répliquai-je, en me trémoussant sur ma chaise, mais que se passe-t…?
- … et ce, même quand vous deviez pour cela contourner la loi en certaines occasion comme, par exemple, lorsque nous avions dû, pour des raisons d'ordre supérieur, cambrioler la demeure de Charles Auguste Milverton[3] ou celle de l'infâme Baron Grunner[4], vous me suivez…
- Je vous rappelle que, dans ce dernier cas, c'est vous qui assumiez l'entière responsabilité de ce geste…
- … tandis que vous vous faisiez passer pour un expert en porcelaine Ming auprès du Baron afin de faire diversion, tâche dont vous vous êtes acquitté avec brio, je dois le reconnaître!
- Mais… commençais-je en sentant naître en moi un indéfinissable malaise, qu'est-ce que tous ces souvenirs, si palpitants soient-ils, ont à voir avec la comtesse Sergaïeff et l'affaire que vous avez solutionnée sans mal, semble-t-il.
- Dans l'exercice de la profession que j'eus jadis l'honneur de créer, surviennent parfois des situations plus délicates que de coutume mais, étant donné la confiance dont vous avez toujours su vous montrer digne et le rôle essentiel que je m'apprête à vous confier dans cette affaire, vous êtes parfaitement en droit de connaître les détails de l'affaire qui nous préoccupe… en temps utile! Pour le moment, Watson, veuillez me laisser seul. Retrouvez-moi ce soir à huit heures, chaussé de souliers silencieux et amenez votre trousse chirurgicale, vide de tous ses instruments. Veillez également à vous vêtir de manière sombre mais chaude. La nuit pourrait être longue et fraîche. Au revoir, Watson!
J'obéis d'autant plus docilement aux instructions de mon ami que ce dernier s'avançait vers son stradivarius avec une expression de mélancolie qui laissait présager des accords pathétiques. Je me rendis donc à mon club, où je passais la majeure partie de la journée. Vers huit heures moins le quart, je réintégrais mon logis, retrouvant, comme je le redoutais, mon ami dissimulé derrière un épais nuage de fumée noirâtre.
«- Holmes, vous avez encore abusé de votre tabac persan! m'écriais-je.
- Nous partons pour Hampstead, cher complice, fit pour toute réponse mon ami d'une voix tonitruante tout en se précipitant dans sa chambre avec la souplesse d'un guépard. Il en ressortit, quelques minutes plus tard, vêtu d'un manteau sombre et d'un feutre mou avec, dans ses bras, divers objets parmi lesquels je reconnus avec appréhension une lanterne sourde, une pince monseigneur nickelée ainsi qu'un diamant à couper la vitre. Son expression farouchement déterminée m'annonça qu'il ne me restait plus qu'à suivre ses directives.
Après que Holmes eut rangé sa douteuse panoplie dans ma trousse, nous hélâmes un fiacre qui nous conduisit aux abords d'une villa à l'aspect sobre mais cossu. Holmes m'empoigna alors par le col, comme le plus vulgaire malfrat, et me tira précipitamment vers l'entrée avant de me bousculer énergiquement sur la droite, derrière un arbuste. C'est ainsi que, entre le mur de pierre grises de l'enceinte et ce mince feuillus, mon ami m'expliqua les détails de l'affaire qui, selon toute vraisemblance, le tenaillait, tandis que je le regardais d'un air héberlué. La suite des événements n'allait pas contribuer à me donner une expression plus détendue.
«- Au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, Watson, nous nous apprêtons à cambrioler cette demeure, siffla Holmes entre ses dents.
- Et au nom de quelle raison d'ordre supérieur, cette fois? ironisais-je.
- N'avez-vous pas admis, il y a quelques heures, que j'avais encore devant moi quelques belles années dans le cadre de la profession dont j'ai su si bien démontrer l'essentielle utilité pour la société?
- Je n'en démords pas, Holmes! Mais qu'est-ce que tout ceci a à voir avec la perpétration de ce forfait? Et d'abord, où sommes nous, et, plus particulièrement, chez qui?
- Nous sommes chez elle!» répondit mon ami en sondant les lieux environnants de ses yeux de braise.» Une lumière brillait encore dans une pièce au rez-de-chaussée, perçant les ténèbres qui baignaient l'endroit.
«- Chez la comtesse? La femme qui essaie d'entrer dans votre vie? questionnais-je, incrédule. La pauvre enfant!
- Une enfant redoutable, mon cher Watson, à plus d'un titre! Elle détient des lettres d'un caractère privé qui lui furent jadis adressées par… - Ici, Holmes jugea opportun d'hésiter afin de soigner son effet - nul autre que Nicolas II, Tsar de toutes les Russies, en personne!
- Mon cher Holmes!
- C'est d'ailleurs à ces lettres qu'elle doit de ne pas être outre mesure inquiétée par le Tsar en regard des antécédents révolutionnaires quasi officiels, en Russie du moins, de la comtesse au sein du Parti bolchevique. Eh oui! La noblesse a parfois ses petites contradictions! Naturellement, mon annuaire mondain ne fait pas mention de ces hauts-faits, qui expliquent les véritables motifs de l'exil volontaire de cette femme redoutable, motifs dont elle me fit part, à son corps défendant, afin que je puisse résoudre le petit problème que vous savez. Or ce sont ces lettres, qui représentent sa sauvegarde, que nous allons dérober!»
J'allais répliquer quand mon ami tressaillit; la lumière du rez-de-chaussée s'éteignit, plongeant toute la maison ainsi que ses environs immédiats dans une obscurité accentuée par un léger brouillard qui s'élevait de l'ouest en s'insinuant à travers les feuillus qui bordaient la large allée de la propriété et encerclaient celle-ci sans pour autant la dissimuler. Quelques minutes plus tard, une lumière s'alluma à l'une des fenêtres du premier étage.
«- Mais, Holmes, votre projet me paraît peu compatible avec cet esprit de justice et ce désir de protéger les faibles qui ont toujours caractérisé vos gestes, grands ou modestes et j'ajouterai…
- Watson, coupa mon ami, comprenez que cette femme a juré ma perte! Depuis quatre mois, j'accumule des lettres signées de sa main qui témoignent pour moi d'un sentiment fiévreux, déplacé et, pour tout dire, incompatible avec mon tempérament, mes principes, mon style de vie et ces valeurs britanniques dont vous vous plaisez si souvent à me rappeler les mérites.
- Vous n'allez quand même pas cambrioler une femme parce qu'elle vous témoigne une reconnaissance un peu excessive. Vous savez, les Russes, même de haute lignée, ne possèdent pas au même dégré les manières qui caractérisent et distinguent l'élite de notre société!
- Mais vous ne comprenez donc rien! fit Holmes, soudain livide, en empoignant mon bras entre sa serre d'oiseau de proie. Il ne s'agit pas de reconnaissance, Watson! Cette piquée nourrit un penchant coupable à mon égard! Depuis que je l'ai secourue, elle s'est mise en tête de devenir ma femme!
- Pffft! ne pus-je retenir. Holmes, l'idée qu'une femme tombe amoureuse de vous me paraît digne d'un roman de Bram Stoker!… Mais je dois admettre, ajoutais-je avec empressement devant l'expression outrée de son visage austère, que, pour votre âge, vous êtes très bien conservé. Une femme peut à la rigueur être séduite par votre profil aquilin, votre allure déterminée, votre voix d'outre-tombe, votre…
- Suffit, Watson! L'heure n'est pas aux mondanités! Cette femme a juré qu'elle parviendrait à ses fins et cette attitude commande une riposte énergique et décisive!
- Donc, un cambriolage! Attention, Holmes, la première et dernière fois que vous avez voulu cambrioler une femme, bien mal vous en pris. Irène Adler[5] sut se montrer à la hauteur des circonstances et vous trouvâtes en elle votre maîtress… enfin, chaussure à votre pied.»
Le regard fulgurant de Holmes m'indiqua clairement de ne pas approfondir le sujet. En effet, je regrettais aussitôt de lui avoir rappelé ce triste épisode de sa carrière où il croisa le fer avec celle qu'il devait par la suite surnommer la femme, un être exceptionnel, à ses dires, dont la beauté n'avait d'égal que l'intelligence, le sang-froid et la rigueur morale.
Depuis cet événement funeste, où Irène Adler avait contrecarré ses desseins de récupérer une photo compromettante qui lui avait été remise par Wilhelm Gottsreich Sigismond von Ormstein, roi de Bohème, le détective, au cours de certains accès de mélancolie, se plaisait à contempler le portrait de cet alter ego féminin, tout en tirant les sonorités les plus déchirantes - et, pour tout dire, les plus éprouvantes - de son stradivarius. En de telles occasions, je me trouvais subitement des occupations à l'extérieur de notre logis.
Avec les années, ces pénibles séances se reproduisirent de loin en loin, ce qui eut un effet salutaire sur mon système nerveux et sur la longévité de mes chaussures. Qui pouvait dire ce qu'aurait fait mon ami si Irène Adler n'était pas retournée en Amérique en 1888, alors nouvellement mariée à l'avocat Godfrey Norton? Holmes aurait-il pu envisager la vie commune avec une telle créature? Toutefois, dans le cas présent, je subodorais un dénouement plus contrariant encore pour Holmes. Tandis que je me perdais en conjectures, mon ami me tira à nouveau par la manche.
«Maintenant!» siffla-t-il, avant de s'élancer à travers le parc vers la pièce du premier étage dont la lumière était éteinte depuis vingt minutes.
Comme nous arrivions, essoufflés, au bord de la fenêtre du rez-de-chaussée, Holmes me serra à nouveau le bras tandis que je grimaçais.
«- C'est dans cette pièce que se trouvent les lettres, dit-il, encore haletant, plus précisément dans ce coffre-fort!»
À l'aide de sa lanterne sourde, Holmes m'indiqua un énorme coffre argent avec, en son centre, un cadran blanc et noir.
«- Comment allez-vous l'ouvrir, Holmes? Il vous faut la combinaison!
- Qui vous dit que je ne la connais pas? répliqua-t-il avec un air supérieur irritant. J'ai réussi à me faire engager comme aide-jardinier par l'intendant de la comtesse. C'est même moi qui ait transplanté les magnifiques gardénias qui bordent cette fenêtre. Qu'en pensez-vous?
- Ils sont magnifiques, Holmes, dis-je précipitamment. Ainsi, posté à cette fenêtre, vous avez réussi à surprendre la comtesse en train d'ouvrir son coffre-fort et vous êtes parvenu à en noter la combinaison!
- Vous êtes éblouissant ce soir, cher ami! Entrons, et faites attention aux gardénias.
- je vois que vous avez déjà vos habitudes dans cette maison, Holmes, répliquais-je, non mécontent de ma répartie. Vous savez, la vie à deux n'a pas que de mauvais côtés…
- À ce propos, Watson, que devînt votre femme, Mary Morstan, de son nom de jeune fille? Vous vous êtes toujours montré d'une discrétion monacale à ce sujet.» persifla Holmes.
À ce moment, je suspendis mon mouvement, le souffle coupé, et retombais à l'extérieur de la maison. Le coup avait porté. Vingt-et-un ans encore après son retour, je redoutais le jour fatal où Holmes quitterait sa réserve habituelle pour me poser cette question déchirante. En effet, le lecteur sagace ne manquera pas de relever que Holmes, présumé mort, me quitta en 1891[6], marié à Mary Morstan, rencontrée à l'occasion de la mort suspecte de son père,[7] et qu'il me retrouva célibataire, en 1894[8], année où mon ami reprit ses inlassables activités à Londres. Pour une fois, c'est lui qui parut regretter son intervention, ce dont je lui fus infiniment reconnaissant.
«- Holmes, Mary est morte des suites d'une longue maladie.[9]
- Pourquoi ne m'en avoir jamais parlé.
- J'attendais que vous le déduisiez.
- Ce fut le cas, d'où mon silence.
- Ah!
Pour toute réponse, mon ami me tapota affectueusement la main tout en plongeant un regard de profonde sollicitude que je ne lui avais surpris que trop rarement au cours de notre longue association. Quelque secondes plus tard, nous nous trouvions devant le coffre-fort, éclairé par la lanterne sourde de Holmes.
***
L'histoire est un perpétuel recommencement, dit le penseur! Jamais axiome philosophique ne connût plus amère illustration qu'en cette date fatidique du 29 janvier 1915 où le destin de mon ami, couronné jusqu'alors d'honneurs et de réussites sans précédent, allait cependant connaître un tournant déterminant, voire définitif.
À peine, en effet, étions-nous parvenus jusqu'au coffre-fort de la comtesse Sergaïeff et que mon ami, faisant la preuve de sa dextérité étonnante, en avait ouvert la porte, que je crus bien être foudroyé, tant je tressaillis d'angoisse en tentant vainement de protéger mes yeux soudainement aveuglés par une luminosité aussi violente qu'insoutenable. Ce n'est qu'au moment où je commençais à abaisser mes bras qu'une lampe à l'huile, tenue à la hauteur de mes yeux, apparut dans la pénombre tandis qu'une voix féminine, à l'accent étranger et aux inflexions harmonieuses bien qu'ironiques, s'éleva, telle une onde mélodique envahissant gracieusement le silence.
«- Décidément, M. Holmes, cambrioler avec succès une femme de tête n'entre pas dans les exploits si avantageusement vantés par le docteur Watson dans le Strand Magazine!
- Je disais justement la même chose à mon ami», répliquais-je en souriant confusément tandis que Holmes me fusillait d'un regard qui avait apparemment retrouvé toute son acuité.
Le mien commençait à faire de même, ce qui me permit d'entrevoir notre surprenante interlocutrice derrière l'éclat incertain de la flamme vacillante. Il s'agissait, le lecteur ne sera pas surpris de l'apprendre, de l'une des plus séduisantes créatures qu'il m'ait été donné de rencontrer. La jeune quarantaine, mais n'en paraissant que trente-cinq, Anastasia Pétrovna Sergaïeff était grande, élancée, sculpturale dans un élégant tailleur de velours vert émeraude et affichait un maintien dont la noblesse témoignait d'une indomptable force de caractère et d'une opiniâtre détermination. De long cheveux d'ébène, retenus en diadème et dont quelques fines mèches ondulées s'échappaient de façon étudiée, venaient rehausser un visage au teint clair et aux traits ovales, ornés de deux yeux noirs et intenses qui fixaient, sous le masque impassible de l'éducation aristocratique, mon ami de leur éclat de feu, étrange et hypnotique.
«- En effet, M. Holmes, reprit la comtesse qui s'avançait d'un pas souple et ferme évoquant celui d'une panthère prête à bondir sur sa proie, les tentatives infructueuses dont vous avez honoré Mme Irène Adler et moi-même représentent des similitudes étonnantes tant pour ce qui est des motifs que de leurs résultats. Dans un cas comme dans l'autre, vous deviez récupérer des documents compromettants aux yeux de souverains despotiques, et ce, bien que ces documents garantissaient notre sécurité à l'une comme à l'autre contre d'éventuelles représailles de ces derniers. Dans les deux cas, vous avez envisagé le cambriolage comme recours suprême, non sans avoir au préalable examiné les lieux en vous faisant engager sous un déguisement assez réussi, je dois le reconnaître. Enfin, malgré votre ingéniosité, vous n'êtes pas parvenu à obtenir ce que vous souhaitiez, dans le cas de Mme Adler, une photo, qu'elle a bien voulu vous remettre avant son départ pour l'Amérique et, dans le mien, des lettres. Ici s'arrêtent les ressemblances. Piotr, voulez-vous servir le Sherry? Il est inutile que les domestiques assistent à notre entretien, vous en conviendrez, M. Holmes, ou Sherlock, serait-il plus approprié?»
Tandis que je jetais à la comtesse un regard outré, mon ami, qui avait retrouvé son sang-froid habituel, répliqua nonchalamment.
«- M. Holmes fera l'affaire. Nous n'avons pas gardé les Bolcheviques ensemble.
- Même dans la défaite, vous savez faire preuve de sang-froid et d'ironie… déconcertant! répliqua Anastasia qui fixait mon ami avec un sourire moqueur et pénétrant qui ne parvenait pas toutefois à dissimuler une lueur d'admiration. J'en viens maintenant aux différences qui existent entre l'affaire Adler et la mienne. En ce qui me concerne, la photo compromettante a été prise après le cambriolage et vous, ainsi que votre ami, en êtes les principaux sujets!»
En effet, l'homme qui nous servait des verres remplis d'un Sherry de la meilleure qualité et dont les traits ressemblaient étrangement à ceux de la comtesse, venait de quitter un appareil photographique visiblement sophistiqué dont l'aveuglante lumière nous avait si malencontreusement surpris dans une situation des plus délicates. Les insoutenables implications de cette découverte commençaient malgré moi à se frayer un chemin dans mon esprit surmené.
«- Je crois que vous avez reconnu mon cousin, le vicomte Piotr Ivanovitch Sergaïeff? Il s'adonne avec succès à la photographie, à ses moments perdus.
- Pas perdus pour tout le monde, apparemment! lança Holmes de sa voix railleuse et métallique. J'ai commencé à soupçonner vos intentions réelles dès l'instant où vous êtes venue me consulter pour cette douteuse histoire de menaces concernant votre… photographe.
- Comment une femme peut-elle intéresser un homme tel que vous, répliqua la comtesse, sinon en lui présentant un cas digne de ses étonnantes facultés? Une invitation à un cocktail serait restée lettre morte.
- Je dois cependant reconnaître que vous avez fait preuve d'une certaine imagination. Il n'aurait cependant pas fallu permettre à vos complices, les faux criminels britanniques se faisant passer pour de faux Bolcheviques, de s'évader aussi aisément! Eh, oui! Un télégramme de Lestrade m'annonçant la nouvelle est venu aujourd'hui même confirmer mes soupçons! Une telle habileté ne pouvait être imputable aux talents dérisoires de criminels de petite envergure. Seul un esprit… supérieur pouvait triompher d'un obstacle aussi contraignant.
Holmes avait prononcé cette phrase d'un ton mêlé de respect et d'amertume qui évoquait à nouveau pour moi de douloureux souvenirs.
- Vous avez tendance à surestimer votre système carcéral britannique… Sherlock! Nous avons mieux en Russie.
- Je crains d'avoir eu surtout la faiblesse de vous sous-estimer, vous, comtesse. Me voici pris au piège que je redoutais depuis tant d'années.
- Vous continuez de me sous-estimer, Sherlock! Si vous me connaissiez vraiment, vous sauriez que la femme de coeur l'emporte toujours sur la femme de tête, à condition que ce ne soit pas au détriment de ses intérêts légitimes. J'ai une proposition à vous faire et à vous seul appartiendra de choisir. D'abord furieuse de votre indifférence, j'avais l'intention de vous faire chanter avec la photographie que je me savais bientôt en mesure de prendre, ayant étudié, grâce aux récits de votre ami, votre manière d'opérer en certaines circonstances. Je connais toutefois trop moi-même l'importance de la liberté pour ignorer que vous partagez mon penchant pour cette valeur. Aussi, j'entends bien vous rendre la photographie ainsi que son négatif sans vous obliger à quoi que ce soit. Je désirerais cependant que vous m'accompagniez à l'occasion d'un voyage à Paris que je compte entreprendre prochainement. Accepterez-vous?
Une telle proposition, énoncée avec de tels accents de sincérité de la part d'une femme aussi superbe que brillante eût enchanté tout autre homme que M. Sherlock Holmes. Toutefois, le visage de ce dernier, impénétrable en temps ordinaires, ne semblait plus l'être en cette minute pour les mêmes motifs.[10]
Le regard prophétique cherchait encore à percer le voile.[11]
Fin

[1] Voir La maison vide.
[2] Voir Le dernier problème.
[3] Voir Charles Auguste Milverton.
[4] Voir Le client célèbre.
[5] Voir Un scandale en Bohème.
[6] Voir Le dernier problème.
[7] Voir Le Signe des Quatre.
[8] Voir La maison vide.
[9] Dans son livre intitulé The life and times of John H. Watson M. D. - A biographer's biography, le Dr. Samson, collègue et voisin qui s'occupait de la clientèle du célèbre médecin pendant ses nombreuses absences auprès du grand détective, offre au lecteur ce passage révélateur des motifs exacts de la disparition de Mme Watson : «Le décès supposé de Sherlock Holmes ainsi que son absence prolongée modifièrent profondément les habitudes de vie des Watson. John était plus souvent à la maison et Mary découvrit alors que, bien qu'il fut l'homme le plus dévoué de Londres, son mari n'avait pas grand sujet de conversation, hormis les enquêtes de son regretté ami. C'est alors que l'ennui du quotidien gagna Mary, qui sombra peu à peu dans l'alcoolisme et décédera, en 1892, d'une crise de délirium tremens, au Charing Cross Hospital.»
Cette version des faits est corroborée par The Mysteries of London, from Jack The Ripper to John H. Watson, de P. H. McPherson, Tome 9, chap. 24.
[10] Dans sa célèbre biographie intitulée The Adventures of John H. Watson, England's Most Famous Biographer, Lord Douglas M. Stonehammer consacre tout un chapitre à Sherlock Holmes (Tome VII, chap. 24, pp. 472-473.) où il révèle que la retraite du célèbre détective aurait moins pour origine son intérêt pour l'apiculture que des penchants moins avouables à l'époque et que l'auteur ne juge cependant pas à propos d'éclaircir. Lord Stonehammer mentionne toutefois que des villageois auraient apperçu une silhouette féminine, qui ne pouvait être celle de la vieille femme de charge de Holmes, se profiler aux fenêtres de la villa que ce dernier occupait sur le versant méridional des Downs, dans le Sussex. Il va sans dire que si Lord Doublas mentionne l'anecdote, ce n'est nullement en vue de susciter chez le public des passions malsaines pour un être dont il ne se rappelle que grâce à son biographe. Il s'agit purement d'un souci de vérité historique, que le Dr Watson n'aurait certes pas condamné s'il avait vécu à l'époque de la parution du livre de Stonehammer. Toutefois, la récente découverte du manuscrit intitulé La deuxième Femme, document d'autant plus révélateur qu'il fut découvert il y a quatre ans au John H. Watson Baker Street Museum et authentifié par cinq experts-graphologues, jette un éclairage nouveau sur les causes réelles de la retraite de Sherlock Holmes.
[11] Cette même phrase conclut le récit intitulé La vallée de la peur, de John H. Watson, où le professeur Moriarty semble l'avoir emporté momentanément sur Holmes; Watson fait-il de l'ironie?