mercredi 25 novembre 2009

Elles n'attendent pas l'autobus...

Qu'est-ce qui amène des femmes à la prostitution, et à quoi la prostitution les amène-t-elle ?  Voilà le propos de ce Rétrolivier, paru dans Le Journal de Montréal du 4 septembre 2008, sous le titre Des prostituées laissées pour compte, et dans Le Soleil du 8 septembre 2008, sous son titre original.


Quiconque traverse ou vit dans le quartier Sainte-Cécile, à Trois-Rivières, finit par en croiser.  Elles marchent nonchalamment, au coin d’une rue, ou s’installent dans l’escalier d’un bloc appartements, comme si elles attendaient l’autobus.  Seulement voilà, il n’y a pas d’arrêt.  Peut-être un chum, une copine viendra les chercher ?  Pas davantage.  Elles pourront poiroter au même endroit encore une heure, ou plus. Aucune voiture ne s’arrêtera.  Aucun occupant ne les saluera, ni n’ouvrira de portière.  Puis ça arrivera.

Qu’elles aient vingt, trente ou quarante ans, elles en affichent souvent cinquante, même jolies, affadies par un teint terreux, une démarche incertaine, un vêtement fatigué.  Depuis longtemps, sociologues et intervenants sociaux ont localisé les racines de leur état.  Pauvreté, toxicomanie, malnutrition, maladies infectieuses, estime de soi défaillante, enfance gâchée, violence familiale, conjugale, faible scolarité, problèmes psychiatriques.  Toutes les causes de leur condition ont été inventoriées.  On prétend qu’un problème bien posé est à demi résolu.  L’autre moitié tarde à suivre.  Normal, quand ledit problème reste l’un des plus anciens de l’humanité.

Il y a quelques années, TQS Mauricie avait réalisé un reportage sur la prostitution dans les premiers quartiers trifluviens.  Une journaliste et une agente de la sécurité publique de Trois-Rivières avaient fait les cent pas, rue Sainte-Geneviève.  De nombreux véhicules avaient ralenti en les voyant, donnant l’impression que le voisinage abritait un perpétuel cirque libidineux.  Un détail faussait cependant les données : les deux agentes doubles étaient jeunes, saines et élégantes.  Téléphone arabe aidant, leur arrivée aura fait sensation, tant le contraste d’avec les « habituelles » a dû surprendre.

Ces dernières en sont souvent réduites à traîner leur ennui, parfois à esquisser un vague sourire, un geste évocateur, adressé aux automobilistes.  Les plus hardies en interpelleront.  Plus rarement, l’une d’elles marchera, décidée, en plein milieu d’une rue, le pas rapide, saccadé, la mâchoire crispée, le regard durci, glacé, comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre, ayant abdiqué prise en charge, respect de soi et confiance en la vie.  Toutes ces silhouettes, fantômes d’elles-mêmes, offrent un spectacle aussi silencieux que triste, elles qui attendent la prochaine dose, le prochain drink, le prochain client.

Dans une société où la Charte des droits et libertés protège jusqu’aux criminels, elles sont laissées pour compte, cibles commodes d’un mépris distrait, comme si leur mal de vivre même donnait la pleine mesure de notre respectabilité.  On a vite oublié notre chance, un milieu familial décent, des parents qui donnaient l’exemple, prêchaient des valeurs, démontraient leur amour.  Facile de clamer haut et fort qu’on a toujours le choix.  C’est vrai, mais choisir est plus dur pour qui n’a pas eu un bon départ dans la vie.

Le débat fait toujours rage autour de la légalisation de la prostitution.  Encadrement plus sécuritaire, prétendent ses défenseurs, oppression érigée en système, répondent ses détracteurs.  Une question subsiste.  Est-il souhaitable que des femmes choisissent pareil métier ?   Déroutant, le projet de société compatible avec un tel plan de carrière.
1er septembre 2008.

dimanche 22 novembre 2009

On cogne aussi les garçons...



Le 6 décembre approche et, avec lui, le 20e anniversaire de la tuerie de Polytechnique.  Bien que récupéré, cet événement fait partie de notre histoire et ne peut donc être passé sous silence.  Autant faire comme si la crise du verglas ou le déluge du Saguenay-Lac St-Jean n’était jamais survenu.  Ce qui dérange toutefois, d’une année à l’autre, reste ce discours qui insiste si fortement sur la violence faite aux femmes que ces dernières semblent les seules à subir ce fléau.  Cette surexposition banalise indirectement le sort des enfants et des personnes âgées ou handicapées des deux sexes ainsi que des hommes d’autres tranches d’âge.  Existe-t-il semblables occasions annuelles où l’on dénonce avec pareille intensité la violence que ces groupes subissent ?

Dans cette perspective, il devient nécessaire de rappeler l’existence d’un document essentiel sur la violence infligée aux garçons, autant enfants qu’adolescents, intitulé fort à propos Le garçon invisible.  Cette étude, disponible sur le Web, a été réalisée par l’Association des familles d’accueil du Canada (AFAC) pour le compte du Centre national d’information sur la violence dans la famille, de Santé Canada. Il s’agit donc d’un exercice crédible réalisé par des gens placés aux premières loges pour constater la violence dont nos garçons sont victimes.

On y apprend que le Canada, par ailleurs tant vanté pour son avant-garde humaniste, tire nettement de l’arrière quant à reconnaissance de cette problématique, en comparaison de plusieurs pays occidentaux.  Même nos voisins du Sud ont défriché le terrain et n’hésitent pas à affirmer que les plus jeunes garçons représentent la majorité des victimes de mauvais traitements physiques et émotionnels chez les enfants et les adolescents.  Preuve que notre pays n’est pas totalement déconnecté, une étude ontarienne corrobore ce fait en précisant que les garçons demeurent surreprésentés dans les catégories des mauvais traitements physiques avec des pourcentages de 59 % chez les 0-3 ans, 56 % pour les 4-7 ans et de 55 % pour les 8-11 ans.  Ces majorités peuvent paraître courtes, mais dans un contexte où les victimes reconnues de sévices en tout genre restent principalement féminines, elles permettent de rééquilibrer les perspectives. 

N’est-il pas étonnant que le groupe des 12-15 ans soit le seul à afficher une prévalence supérieure pour les filles, avec 56 % ?  Entre ces âges, les garçons sont toutefois moins portés que leurs consoeurs à signaler une conduite abusive et tentent de se défendre eux-mêmes.  Une volonté de s’affirmer prématurée peut entraîner un repli sur soi dévastateur, en cas d’échec.  Les garçons de tous les groupes d’âge sont par ailleurs victimes de coups et de blessures nettement plus sévères que les filles, en plus de représenter 54 % des victimes de mauvais traitements émotionnels. 

Les conclusions des auteurs sont sévères.  En refusant de reconnaître l’ampleur de la violence vécue par nos garçons, notre société, qui les enferme de surcroît dans des stéréotypes autant culturels que relationnels, les prive d’une « vie émotionnelle riche et les ampute de portions entières de leur être essentiel ».  L’étude insiste sur la nécessité d’amener les garçons à s’exprimer sur leur vécu dans leurs mots, et ajoute que ces jeunes font tout autant partie de la solution à leurs problèmes que les parents, professeurs, psychologues, travailleurs sociaux, intervenants divers et citoyens dits « ordinaires », capables d’ouverture et d’empathie.  Nous avons beaucoup à perdre en transformant, par notre indifférence, de futurs adultes en presto ambulants.  Heureusement, les cas de dérive extrême restent marginaux, mais il est permis de se demander si, avec une attitude sociétale plus préventive et réceptive envers nos garçons, 14 jeunes femmes n’auraient pas eu la chance de vieillir… 


Également paru dans Le Journal de Montréal du 24 novembre et dans Le Soleil du 29 novembre 2009.

mardi 17 novembre 2009

Les absents ont toujours tort

Lors d’un passé heureusement révolu, Il n’y a pas que les mères et les bébés que la négation des droits des femmes a opprimés.  Lisez et vous verrez.
Olivier Kaestlé

Mon père, José Kaestlé


J’avais 14 ans ce matin où mon père me demanda de le suivre au salon.  Tout dans son attitude annonçait une confidence imminente, qui le tenaillait.  Il me tint ce langage : « Il y a des jours, mon garçon, où si je m’écoutais, je ne me lèverais pas. »  Interloqué par cette entrée en matière, j’attendais silencieusement la suite.  « Chaque matin, je me réveille avec le drame en tête.  Je dois le surmonter chaque jour.  Je pense à ta sœur et, pendant quelques minutes, le courage me manque.  Puis, je me dis que des gens comptent sur moi : ma famille, mes étudiants[1], mes collègues, et que je dois rendre ma journée la plus riche de sens, la mieux remplie possible. »
Le « drame » en question est survenu le 2 mai 1951, à Strasbourg, en Alsace (France), à la naissance de ma sœur.  Au cours d’un accouchement particulièrement ardu, son cœur s’arrêta de battre.  Le mieux, pour le ranimer, était de procéder d’abord à une césarienne.  Mais voilà, mon père n’était pas là, et il fallait intervenir sur le champ.  À cette époque reculée, seul le mari pouvait signer l’autorisation obligatoire de procéder à l’intervention qui, dans ce cas précis, aurait été salutaire à l’enfant à naître, en plus de soulager la conjointe.  Précisons, si besoin est, que le droit de la femme à disposer de son corps n’existait pas plus en France qu’au Québec.  Pour tout arranger, le cellulaire non plus.  Impossible alors de rejoindre mon père à temps pour cette opération, aussi nécessaire qu’urgente.
Ma mère, infirmière d’expérience, eût beau l’implorer, le salaud qui servait alors de chirurgien ne voulut rien entendre : la procédure était la procédure.  Pas de consentement du mari, pas de césarienne.  Il faudrait se rabattre sur les forceps pour extraire ma sœur du ventre de sa mère, une opération extrêmement délicate et nettement plus risquée que la césarienne.  Non content de se comporter en obtus procédurier, le chirurgien, devenu boucher pour l’occasion, se révéla lourdement incompétent.  Mes parents apprirent plus tard qu’il avait utilisé des forceps trop contraignants.  La boîte crânienne de ma sœur en fut irrémédiablement endommagée, mais les conséquences ne se manifestèrent pas immédiatement.
Marie-Josée vécut d’abord l’existence normale de toute petite fille.  C’était une enfant intelligente, volubile et enjouée, qui faisait désormais la joie de ses parents, eux qui avaient attendu sept ans avant d’avoir un enfant et qui souhaitaient une fille.  Leur voeu était enfin exaucé.  Je naquis sept ans après ma sœur, dans une famille sans histoire.  Jusque-là.
J’avais trois ans quand le drame éclata.  À sa puberté, ma sœur s’éteignit, du moins, en partie.  Bien sûr, elle ne mourut pas.  La poussée de croissance de l’adolescence avait cependant ouvert des plaies cérébrales latentes.  C’est en tout cas l’explication la plus plausible donnée par les médecins. Une part de vivacité, d’intelligence et d’entrain qui habitait son regard jusqu’alors disparut irrémédiablement, laissant place à des facultés intellectuelles amoindries et à l’épilepsie.  L’étroitesse d’esprit du chirurgien, comme son incompétence, avaient finalement rattrapé Marie-Josée, dix ans plus tard.  Ma mère me confia que, à je ne sais quelle occasion, elle revit le coupable, qui se confondit en excuses.  Elle l’envoya promener.  C’était la moindre des courtoisies.
Une fois adulte, je m’étais demandé si, dans la difficulté qu’avait eue mon père à surmonter sa détresse quotidienne, cette brève mais obsédante interrogation ne l’avait pas hanté : « Et si j’avais été là ? »  Je crois bien qu’en homme de principes obsessivement concerné par les siens, il se l’était posée, la foutue question. Et plus d’une fois.  
Il n’y a pas que les mères et les bébés naissants, que la négation du droit de la femme à décider pour elle peut frapper de plein fouet.  Combien de futurs papas, comme le mien, se sont mordus les doigts de ne pas avoir été là au moment précis où le mieux-être, l’avenir même de leur enfant et de leur épouse, se jouaient sur une procédure bureaucratique, exigée par un médecin chez qui le fonctionnaire l’emportait sur le praticien ?  Comment pouvait-on infliger pareille responsabilité à des hommes absents, le plus souvent à cause du travail ?  Qu’y a-t-il de pire qu’un pouvoir absolu qui ne puisse être pleinement assumé, et les conséquences parfois tragiques qui en découlent ?
Un dicton affirme que lorsqu’une personne est handicapée, c’est toute la famille qui le devient.  C’est assez juste, mais il serait déprimant et inexact de ne voir que cet aspect de l’affaire.  C’est surtout à mon père que nous devons d’avoir préservé une vie familiale, ou ce qui s’en rapprochait le plus.  On fêtait dignement Noël, Pâques et les anniversaires de chacun.  Mon papa, bout en train et facétieux, amenait régulièrement la famille en excursion ou dîner le dimanche au Grec de Baie-Jolie, ou encore naviguer sur la traverse, ce bateau qui reliait Trois-Rivières à Sainte-Angèle, avant la construction du Pont Laviolette.  Habillé en uniforme réglementaire de capitaine du Jardin de l’Enfance, où j’étais pensionnaire, je me berçais de l’illusion tranquille de commander un imposant destroyer.
Bien sûr, tout ça n’empêchait pas des moments pénibles ponctués de crises d’épilepsie et d’accès caractériels de ma sœur, entrecoupés d’épisodes de dépression de ma mère. Le petit bonhomme hyperactif et impétueux que j’étais ne donnait pas sa place non plus, quand il s’agissait de défendre âprement ses droits, devant une sœur dont on n’arrêtait pas de lui dire qu’il fallait la comprendre, qu’elle n’était pas comme les autres.  Avec le recul, je me demande comment mon père a bien pu faire pour tous nous endurer.    Décédé en 1995 à 78 ans, il doit avoir hérité d’une place de choix au département des vierges et martyrs.
Quant à ma sœur, comme l’aveugle qui développe une ouïe presque surnaturelle, c’est sa capacité aigue d’émerveillement et son aptitude au bonheur quotidien et immédiat, celui que nous négligeons, qui apporte le plus à sa famille et à son entourage.  Bien sûr, elle restera toujours un poupon adulte qui n’atteindra jamais sa majorité, mais sa vulnérabilité même doit nous rappeler la nécessité de veiller sur les personnes qui n’auront jamais la chance de mener une existence normale, de connaître l’amour, les joies parentales, les satisfactions d’un emploi… et qui s’en fichent ! 
De son côté, mon père m’avait exposé, dans le salon familial, lors de mes 14 ans, ce qui le motivait à trouver une certaine forme de bonheur, moins serein sans doute que celui de ma soeur : « Je ne peux me laisser aller, avec les responsabilités que j’ai.  Sitôt levé, je prépare ma journée en me disant qu’elle doit être la mieux remplie qui soit.  C’est ma lutte, mon combat quotidien.  Je prépare mes cours le mieux possible, me montre le plus attentif que je peux à mes étudiants, j’accomplis mes tâches, petites et grandes avec soin, je vous donne la présence et l’amour que vous êtes en droit d’attendre, je corrige des travaux d’étudiants jusque tard le soir (il blaguait pas) et quand j’ai fini tout ça et que je me couche, je me dis qu’aujourd’hui, encore une fois, c’est moi qui ai gagné, pas la déprime, ni l’adversité.  Le lendemain, c’est un autre jour.  Tout est à reconquérir. »
Pour peu emballante que m’ait alors paru cette philosophie, je m’en suis souvenu plus d’une fois, devenu adulte, quand je traversai des périodes difficiles.  J’y ai souvent trouvé l’écho de la sérénité qui habitait fugitivement mon père, conscient qu’au moment où je récapitulais ce que j’avais fait de ma journée, avant de dormir, moi aussi, malgré mes soucis, j’avais gagné.  Jusqu’à demain.  Merci, Brogneer ![2]


[1] Mon père était prof de français et d’allemand au Cégep de Trois-Rivières (N.D.A.).
[2] Surnom complice et affectueux que nous nous sommes adressés pendant des années, mon père et moi.  Ce sobriquet n’a bien sûr aucun sens, mais sa sonorité nous amusait.  Pour étoffer sa saveur faussement exotique, nous le prononcions avec un simulacre d’accent slave en prenant soin de bien rouler les « r ». (N.D.A.)

jeudi 12 novembre 2009

Aide-mémoire : profil de George W Bush


Un « Rétrolivier » politique, aujourd’hui.  Paru dans Le Nouvelliste, en version abrégée, le 12 septembre 2006, sous le titre La vraie nature de George W Bush, en voici pour une première fois la version intégrale.  Bien sûr, George W Bush n’encombre plus la Maison-Blanche (le ciel en soit remercié !), mais le portrait du 43e président, contenu dans cette chronique, mérite qu’on ne l’oublie pas, au cas – que j’espère improbable – où l’on finirait par trouver sympathique son sourire simiesque et ses réparties incongrues.

Depuis bientôt cinq ans (en 2006, N.D.A), Georges W Bush s’est taillé une place de choix dans les préoccupations des simples citoyens de la planète.  Élu frauduleusement selon plusieurs en 2000, ce « conservateur compatissant » autoproclamé n’a pas tardé à donner de lui l’image d’un homme arrogant, belliqueux, intransigeant et bigot. Moins d’un an après son arrivée au pouvoir, le contraste entre sa personnalité et celle de son prédécesseur, le démocrate Bill Clinton, était flagrant.

Pendant ce court laps de temps, l’administration Bush avait trouvé le moyen de s’opposer à la communauté économique européenne sur la réglementation des OGM, relancé de plus belle le conflit sur le bois d’œuvre avec le Canada, froissé la Chine après qu’elle eut intercepté un avion-espion américain sur son territoire et relancé le débat sur l’avortement.

Jamais n’avait-on vu jusque-là autant d’élus en situation potentielle de conflits d’intérêt, principalement avec le milieu pétrolier et le secteur militaro-industriel.  Le vice-président Dick Cheney était, jusqu’aux élections de 2000, président de la pétrolière Halliburton.  Condoleeza Rice, alors conseillère à la sécurité nationale, avait été à l’emploi de la pétrolière Chevron, qui a baptisé un supertanker de son nom en reconnaissance de ses services.  Le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, ayant siégé à de nombreux conseils d’administration,  s’est toujours opposé à toute forme de contrôle des armes en plus de faire le promotion des missiles MX et des bombardiers B-1.  Le ministre de la justice, John Ashcroft, avait été parrainé, comme Bush lui-même, par Enron, de triste mémoire, en plus de sympathiser avec le lobby des armes à feu.

Fils d’un brillant homme d’affaires devenu le 41e président des États-Unis sous la bannière républicaine, George W Bush n’a jamais eu l’envergure intellectuelle ni la stature politique de son géniteur.

Durant sa jeunesse, le futur 43e président américain était surtout connu pour ses talents de noceur et son penchant marqué pour l’alcool mais peu voyaient en lui des aptitudes pour la politique ou les affaires.  À ce chapitre, ses courtes incursions dans l’entreprise privée s’étaient soldées par des fiascos retentissants et Bush, étant devenu millionnaire après avoir vendu ses actions avant que sa dernière entreprise ne fasse faillite, a déjà été soupçonné de délit d’initié.  Aucune accusation formelle n’a été portée contre lui.

George W est par ailleurs resté évasif devant les questions répétées des médias américains quant à une consommation présumée de cocaïne, du temps de sa jeunesse, affirmant même un jour qu’il n’avait « jamais rien commis de répréhensible au cours des 25 dernières années ».

Les premiers pas de Bush fils en politique eurent pour cadre la campagne électorale de son père, qui l’opposa en 1988 au démocrate Michael Dukakis.  C’est là qu’il rencontra un personnage-clé qui devait jouer un rôle déterminant dans sa carrière comme dans celle de son père : Karl Rove, stratège politique surnommé plus tard le « cerveau » de George W Bush.  Sous sa tutelle, Bush fils devait développer le style « la fin justifie les moyens » qui le caractérise encore aujourd’hui (en 2006, N.D.A.). 

C’est de fait en orchestrant une campagne de dénigrement médiatique féroce contre Dukakis, présenté comme un politicien mollasson dont les politiques de gauche remettraient de dangereux criminels en liberté, que Rove permit à George HW Bush de remporter les présidentielles de 88.

Cette stratégie douteuse mais payante devait permettre à Bush fils de devenir ensuite gouverneur du Texas en l’emportant en 1994 sur la gouverneure sortante, Ann Richards, malgré la popularité et la feuille de route impressionnantes de cette dernière.  Bush dut alors se départir de ses parts dans les Texas Rangers, tout en empochant un profit substantiel, après avoir fait construire un stade pour son équipe aux frais des contribuables texans.

À défaut de se dévouer pour le bien public, George W se manifesta très tôt comme un habile politicien faisant appel tant aux démocrates, majoritaires au congrès local, qu’aux républicains dans la poursuite de ses objectifs.  Il ne tarda pas à se démarquer aussi nettement de Richards qu’il le fera huit ans plus tard de Clinton.

Le règne de Bush sera d’abord marqué par le recours accru à la peine de mort avec 152 exécutions en huit ans et un seul gracié.  Le gouverneur devait refuser des tests d’ADN à des condamnés qui clamaient leur innocence, n’y voyant pas d’intérêt.  Il retint l’attention internationale en refusant de gracier Karla Faye Tucker, renommée pour son influence bienveillante auprès des détenus, malgré les protestations de leaders mondiaux, dont Jean-Paul II.  Supporter du lobby des armes à feu, sa première initiative une fois élu fut de légaliser le port d’armes dissimulées dans les lieux publics.

Seul gouverneur du Texas à être réélu avec une majorité de 70 % des voix, Bush fils voyait son chemin tout tracé vers la présidence des États-Unis.  Considéré aujourd’hui par beaucoup comme le pire président américain, George W voit son règne émaillé par une suite ininterrompue de faux pas désastreux dont l’invasion de l’Irak sous de fausses représentations reste le plus spectaculaire. 

L’imprévoyance de ce gouvernement quant aux événements du 11 septembre tout comme devant la catastrophe de la Nouvelle-Orléans restent des faits d’armes auxquels s’ajoutent le scandale d’écoute électronique en vertu du Patriot Act ou celui de la fuite de l’identité d’une agente de la CIA, épouse d’un ancien ambassadeur opposé à la guerre en Irak.  Plus récemment, le soutien inconditionnel du président Bush envers Israël et son « droit de se défendre » peu importe les conséquences pour les sud-libanais devait contribuer à précipiter une popularité déjà à son plus bas, même aux États-Unis.

Si importante soit-elle, la part réelle de responsabilité de Bush dans ces gaffes sans précédent pourrait être moindre que celles d’un vice-président tout-puissant comme Dick Cheney ou d’éminences grises telles que, notamment, Paul Wolfowitz ou Richard Perle, importants architectes de la guerre en Irak.

31 août 2006




vendredi 6 novembre 2009

État de siège

Ne vous êtes-vous jamais demandé, dans les toilettes de parents ou d’amis, quelles protestations exacerbées, quelle détresse insondable en ont déjà fait retentir la cuve ?  Avouez.  Si les cabinets d’aisance  pouvaient parler, quels tristes secrets familiaux confesseraient-ils ?  Bien sûr, il y a la chasse d’eau oubliée, le rouleau fini, le nettoyage négligé ou les occupants qui prennent les lieux pour une salle de lecture.

Mais il y a pire, vous le ressentez dans vos os.  Un psychodrame répétitif, qui illustre la trop fréquente incompréhension entre les sexes.  Le nœud gordien, cause de ce choc, enserre le siège des toilettes.  Doit-il rester baissé ou levé ?  On aura beau dire l’homme fondamentalement territorial, il faut lui reconnaître, sur cet enjeu domestique, une position de repli défensif.  L’expression « reine du foyer » prend ici force de loi.

Sur cette question, les deux sexes sont rattrapés par leurs différences morphologiques.  L’homme voit le siège bidirectionnel tandis que sa partenaire tend à l’envisager unidimensionnel. Il semble que ce n’est pas avant la vie à deux que certaines femmes entrevoient l’autre versant du siège des toilettes, enfin relevé et révélé, une prescience qui ne dépend pourtant pas du Kama sutra.  Le manque de modèles masculins et la problématique du père absent se dévoilent ici avec acuité, comme si paternels et frérots avaient vécu leur vie durant hors du pays, ou exilés à la Baie James. 

Imaginez quelque infortunée, dans un film de série noire, avançant à tâtons, au lendemain de ses noces, découvrant d’un œil incrédule un siège en position sombrement verticale.  Du coup, une ombre tragique plane sur sa stabilité conjugale, alors même que jaillit une musique stridente à la Psychose, semblable à celle où Anthony Perkins liquide Janet Leigh sous la douche.  Sinistre !

Engourdi par sa polyvalence, l’homme, trop souvent, ne comprend pas la hantise horizontale de sa partenaire, privée de points de repère.  Il baisse ou lève mécaniquement l’objet à sa guise.  Comment peut-il évoluer, dans pareille insouciance ?  Pourquoi s’enlise-t-il dans la négation de la différence ?  Sa conjointe le placera devant son insensibilité, prouvant la rédemption par la femme.  De vilaines langues accuseront celle-ci d’asseoir son contrôle domestique, après avoir choisi la maison, décoré l’intérieur, sélectionné les meubles, brûlé le vieux linge du conjoint et fait piquer le chien.  Comment voir dans sa soif de compréhension un appétit de mainmise ?

Par-delà ces considérations éthiques, des impératifs sécuritaires doivent alerter le compagnon prévenant.  Si celui-ci, par sa vision innée à deux sens, vérifie instinctivement la position du siège avant de s’asseoir, sa femme, qui garde du même objet une image figée, n’a pas toujours ce réflexe.  On devine les dangers qui guettent un être qui, dit-on, peut penser jusqu’à trois choses à la fois.

Nos compagnes n’ont cependant rien de frêles créatures en mal de protection.  Dans leur marche résolue vers l’autonomie, les femmes de demain, par l’initiation, dès la maternelle, à la bidirectionnalité du siège de toilettes, exerceront une emprise accrue sur leur devenir.  La standardisation de sièges fluorescents, aisément repérables, et l’ajout de rampes de sécurité réduiront d’autant les risques d’accident.  Devant les défis futurs de la vie de couple, prévention, altruisme et autonomie nous garderont de positions âprement assises.


Également paru dans Le Soleil du 18 novembre 2009.

lundi 2 novembre 2009

Les amis de Popeye

Ce "Rétrolivier" est paru dans Le Soleil du 31 octobre 2006 et La Presse du 12 novembre 2006 (lettre de la semaine).


À bien y penser, qui n’a vécu, à un moment ou un autre, un épisode de violence, même si le reste de sa vie ressemble à un long fleuve tranquille? Quand j’étais enfant, ma famille et moi habitions près du futur site de l’UQTR. Un après-midi de printemps, je jouais avec mon voisin Germain∗, dans la cour arrière de notre immeuble. Assez costaud, il était d’un an mon aîné et mesurait bien une tête de plus que moi.


Alors que nous étions à jouer dans le sable, il me sauta dessus sans crier gare et me roua de coups en silence avant de partir sans explication. J’étais meurtri et courbaturé non seulement dans mon corps, mais je me sentais broyé, comme une feuille de papier mise en boule et jetée aux ordures. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait ni aux motivations qui avaient poussé mon ami à poser un geste aussi gratuit que barbare. Je n’avais jamais rien vécu d’aussi traumatisant et en restais pétrifié jusqu’au lendemain. Qu’avais-je fait pour mériter ça ?


Le jour suivant, nous jouions à nouveau dans notre carré de sable quand, toujours sans raison, Germain récidiva encore plus violemment avant de repartir tout aussi calmement. J’étais plus ébranlé que la veille. Incrédule, les côtes endolories, je me réfugiais dans le salon familial.


Je me sentais anéanti. Pas question évidemment d’en parler à mon père; à six ans, un homme doit faire face à son destin. Il n’aurait plus manqué que ma mère s’en mêle et me fasse passer pour un poltron. Mais Germain était tellement plus fort que moi. Que faire ? Non seulement mon intégrité physique était en jeu, mais aussi mon droit de jouer et de circuler librement dans mon quartier.


La réponse à ma perplexité allait survenir de façon originale. La chaîne régionale de Radio-Canada diffusait alors une émission intitulée Les amis de Popeye. Après une aventure du célèbre matelot, l’animateur expliquait pourquoi il fallait manger des épinards si l’on voulait triompher des obstacles.


Un déclic venait de s’opérer. Je pressais aussitôt ma mère de faire des épinards. Incrédule, elle me dit qu’il me faudrait attendre au lendemain, le souper étant prêt. Je comptais donc les heures qui me séparaient de ma délivrance et me ruais fiévreusement le soir suivant sur l’assiette contenant les précieux légumes.


Je me précipitais ensuite sur la galerie et, dressé sur la pointe des pieds et la rambarde dans l’estomac, je hurlais : « Germain ! Germain ! » L’interpellé s’approcha nonchalamment. Je dévalais les escaliers et le culbutais tête première avant de marteler rageusement la surface de son long corps à grands coups de poing et de pied.


J’entendais confusément ma mère, horrifiée, hurler mon nom tandis que des larmes de rage couraient sur me joues alors que je m’acharnais sur celui qui en vingt-quatre heures était passé du statut d’agresseur à celui de victime. Il fallut que la pauvre femme m’arrache de sur mon ancien tortionnaire alors que je lui administrait quelques derniers coups de pied vengeurs.


Plusieurs fois j’ai raconté cette anecdote à des amis ou rencontres amusés. Je l’évoquais récemment à ma mère quand celle-ci me fit une confidence qui me laissa songeur. Germain était régulièrement battu par son propre père tandis que sa mère avait subi des violences physiques et sexuelles pendant des années. Le visage de la victime se superpose parfois sur celui de l’agresseur. N’avais-je pas moi-même expérimenté l’endroit et l’envers de la même médaille en quelque jours ? Pour des gens comme Germain, ce double-rôle peut déterminer une vie.