vendredi 5 mars 2010

Passage obligé

Un Rétrolivier métaphysique, cette fois, puisque j'y aborde la vie et son inévitable complice, la mort.  En raison sans doute du livre d'un certain Joselito Michaud, paru à l'époque, La Presse avait rebaptisé ce topo Le grand horloger, tandis que Le Soleil y était allé d'un dramatique Dans les noires profondeurs du lac.  Peu importe le titre, le texte demeure.  Je le partage avec vous.

À l’été 1965, mes parents avaient loué un chalet aux abords du grand lac long, près de St-Élie-de-Caxton.  Notre logis champêtre, situé en haut d’une pente abrupte, donnait sur le lac, dont les eaux étaient profondes et limpides.  C’est sur la plage attenante que mes deux cousines et moi nous amusions à lancer des cailloux sur l’eau.  Les filles, plus âgées, étaient prudemment restées sur le rivage, tandis que j’avançais peu à peu, pour expédier mes projectiles le plus loin possible.

Jusque-là, l’eau ne recouvrait que mes pieds.  Encore un pas, et je fus subitement aspiré par une fosse marine.  Trop jeune pour savoir nager, je me débattais frénétiquement, avalant de l’eau et suffoquant.  Je n’entendais plus rien du monde extérieur, que le son sourd et vibrant que l’eau produisait sur mes tympans.  Plus je gesticulais, exacerbé par l’énergie du désespoir, pire devenait ma situation.  L’épuisement me gagnait.

Comprenant l’inutilité de mes efforts, je sentis monter en moi un calme extraordinaire, que je ne devais plus jamais ressentir par la suite.  «J’ai vécu six ans, me dis-je, ce n’est pas si mal. »  Je me voyais engouffré inexorablement dans les noires profondeurs du lac.

Au bout d’un moment, cette étendue obscure devait se confondre avec une autre, immatérielle celle-là, mais aussi opaque, qui allait lui succéder.  La sensation de devenir un projectile vivant, sur le point d’être catapulté, m’étreignit alors. Je me dirigeais bien quelque part, vers une nouvelle réalité, puissante, mystérieuse, envoûtante.  Sans vraiment le réaliser, j’allais, tout gamin que j’étais, lever le voile sur un mystère aussi grave que fascinant, dépassant la vie terrestre.  Je me préparais maintenant à pulvériser le néant, dans un état de réceptivité et de tension extrêmes… quand je fus subitement saisi à bras le corps et extirpé in extremis hors de l’eau. 

Mon oncle Louis, alerté par la vue de mes lunettes bougeant à la surface du lac, s’était précipité pour me sauver.  J’étais divisé et confus, tandis que ma mère me frictionnait avec une serviette, en pleurant.  Une partie de moi était frustrée d’avoir été interrompu, si proche d’une expérience aussi révélatrice que cruciale.  L’autre partie réalisait peu à peu qu’il était finalement bon d’être encore de ce monde, en sécurité sur le plancher des vaches…

À cette époque, je ne ressentais pas plus de curiosité pour la vie et la mort que la plupart des gamins  de mon âge.  Désormais, il était inscrit en moi, au terme de cet événement, que la mort était un passage obligé vers une destination bien réelle.  Je voudrais aujourd’hui le nier, que ça me serait impossible.

Cette expérience déterminante ne devait pas pour autant faire de moi un grand mystique.  Je développais pourtant une forme de spiritualité pragmatique, que n’aurait pas désavoué Saint-Thomas.  Après tout, comme ce personnage biblique, j’avais vu, ou senti, avant de croire.  J’ai par la suite été souvent émerveillé par l’intelligence et la sagesse de l’univers, à défaut d’y trouver un absolu ou la perfection.   Comme le pensait Voltaire, il est difficile de croire qu’une telle horloge existe, sans qu’il n’y ait un grand horloger.

17 janvier 2008

Paru dans Le Soleil du 3 février 2008 et dans La Presse du 16 février 2008, rubrique « À votre tour ».

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