samedi 12 juin 2010

Revolver : l’album du milieu

Les Beatles, vers 1966.
Si George Harisson s’est souvent vu surnommé le Beatle du Milieu, parce qu’il jouait sur scène entre Lennon et McCartney, il existe, dans la brève mais éclectique discographie des Beatles, un album qui annonçait une transition notoire entre deux périodes.  En effet, sur les treize albums produits par les Fabs entre 1963 et 1970, Revolver, paru en 1966, est le septième.  Aux plans du nombre comme de la chronologie, il occupe une position centrale.

Avec cet album, le groupe tourne résolument le dos aux années tendres, celles des She Loves You, Michelle et autres And I Love Her, pour amorcer le virage de la maturité.  Comme George Harisson, Revolver se situe entre Lennon et McCartney.  Il annonce la fin du leadership du premier, et le début de la domination du second sur le groupe.  En effet, McCartney s’était contenté jusqu’ici du rôle du brillant leader adjoint, épaulant les efforts déterminants du maestro Lennon, notamment sur A Hard Day’s Night et Rubber Soul qui portent l’empreinte indélébile du Beatle brillant.

D’un album à l’autre, Macca prenait cependant de plus en plus d’ascendant sur le quatuor.  il signe ici pour la première fois autant de titres que son collègue, soit cinq, et même un de plus, avec Yellow Submarine, que seul la bonhomie de Ringo arrive à  faire passer.

Il ne faut pas croire pour autant que Lennon joue les seconds violons, bien au contraire.  Jamais l’auteur de Help! ne s’était autant permis de libertés, ou de risques, selon les points du vue, avec une exploration sans réserve du psychédélisme.  Quand il ne joue pas avec la structure même d’une chanson, par des ruptures de temps aussi impromptues qu’étrangement mélodiques dans She Said, She Said, il jongle avec les ambiances oniriques, comme lui seul sait le faire, avec l’envoûtant I’m Only Sleeping. 

John se lance ensuite dans un improbable mélange de genres avec Dr Robert, alternant une rythmique country western avec des transitions surréalistes évoquant les paradis artificiels suscités par le LSD.  And Your Bird Can Sing reste la plus facile de ses compositions sur ce disque, mais demeure un bon petit rock bien ficelé et typiquement british au plan du rythme comme de la mélodie.

Il serait sacrilège de passer sous silence Tomorrow Never Knows, sa rythmique monocorde et obsédante, ses bandes passées à l’envers, en syntonie avec les extraits du Livre des morts tibétains, chantés de façon délicieusement lancinante par John.

Plus formelles, les pièces de Paul n’en demeure pas moins d’une richesse lyrique insurpassable, et de loin les plus accomplies de sa carrière jusqu’alors.  Eleonor Rigby cristallise l’avant-garde de McCartney, au sens qu’avait ce mot à l’époque, qui désignait l’intégration d’instruments classiques dans un contexte pop.  Cette pièce, presque symphonique, s’insère en continuité entre Yesterday et d’autres morceaux de Sgt Pepper’s, tels que She’s Leaving Home.

Si Good Day Sunshine fait un peu Roger bon temps par sa candide bonne humeur, Here, There and Everywhere se démarque certainement comme l’une des meilleures chansons de McCartney, toutes époques confondues.  C’était d’ailleurs la préférée de John et de George Martin, parmi le répertoire de Paul.  For No One, balade aigre-douce sur un amour défunt, représente un modèle du genre, tandis que les cuivres ont rarement retenti de façon aussi judicieuse que sur l’électrisant Got To Get You Into My Life.

Entre John, le psychédélique, et Paul, l’avant-gardiste, George, le tranquille, se démarque avec trois compositions, dont l’acidulé Taxman, auquel Lennon a par ailleurs contribué.  I Want To Tell You reste le morceau le plus représentatif du lead guitariste tandis que Love You To traduit son intérêt croissant pour l’Inde.

En définitive, Revolver incarne un sommet d’équilibre entre les trois compositeurs, entre l’avant-garde et le psychédélisme, de même qu’entre la richesse mélodique et l’audace du traitement musical.  Si certains voient dans ce disque le brouillon de Sgt Pepper’s, d’autres, comme l’auteur de ces lignes, y célèbrent le vrai sommet des Beatles, à une époque où ils travaillaient encore ensemble comme un groupe, et non comme des musiciens de studio sur la chanson à l’ordre du jour.

Ce Rétrolivier est paru le 24 novembre 2008 dans Amazon.fr.

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