jeudi 5 août 2010

Récit : le lait, c’est bon pour la santé…

Ça faisait des mois qu’il y pensait, et le fait de vivre avec elle n’avait rien arrangé, bien au contraire.  Antoine avait la sensation d’avoir fuit un lion des montagnes pour se réfugier dans la caverne d’un grizzly.  En effet, c’était beaucoup pour fuir un milieu familial conflictuel, coincé entre une mère caractérielle et un père dépassé par le conflit opposant cette dernière à son fils, que le jeune homme de vingt et un ans avait décidé d’aller vivre en appartement avec Martine.  Il était en couple avec elle depuis six mois.  Réticente au début, celle-ci se laissa gagner par la fougue et le sentiment d’urgence qui animaient son conjoint.


Antoine devait regretter amèrement sa décision : à une mère acariâtre et suffocante s’était substituée une conjointe dépendante affective et maladivement jalouse.  Qu’il saluât une connaissance féminine dans la rue était suffisant pour provoquer chez Martine une crise, jamais violente cependant, mais dont les atermoiements empoisonnaient leur vie de couple.  La copine d’Antoine était consciente de son problème, mais ne pouvait contrôler son insécurité, au point de faire des cauchemars où son ami de cœur lui était ravi par des blondes langoureuses. 


L’animosité non verbale de Martine envers les autres femmes était telle que certaines se faisaient un malin plaisir d’adresser des regards provocants à son compagnon, pour la simple jouissance d’exacerber son hostilité.  Antoine et Martine avaient beau tenter de résoudre le problème par le dialogue, c’était toujours à recommencer à la moindre occasion.  Plus Martine se montrait possessive, plus Antoine se retirait en lui-même et plus sa conjointe redoublait de jalousie, avec le résultat que leur couple s’enlisait peu à peu dans un bourbier dont le jeune homme n’entrevoyait plus l’issue.  Il songeait sérieusement à quitter son envahissante partenaire de vie quand un événement ébranla sa résolution.

Est bien pris…

C’est avec un sourire malicieux et inquisiteur que Martine annonça à Antoine qu’elle venait de tenter de se suicider, tout simplement.  Elle avait avalé un sédatif, sous forme de sirop, dont une cuillérée suffisait à vous faire dormir pendant douze heures.  Les deux tiers de la bouteille y étaient passés.  Pas un instant, Antoine n’a cru que Martine songeait sérieusement à mettre un terme à sa vie.  Il était clair qu’elle avait deviné l’intention d’Antoine de lever les feutres et décidé d’avoir recours à ce stratagème ultime pour le retenir.  Si l’amour ne suffisait plus à l’attacher à elle, la culpabilisation y parviendrait.

Ceci étant posé, le risque que cette écervelée réussisse un geste dont elle ne désirait vraisemblablement pas l’aboutissement était quant à lui bien réel.  Un autocollant affichant le numéro d’Urgence santé, la ressource à l’époque, était apposé sur le combiné de leur téléphone.  Antoine appela aussitôt et expliqua la situation à un préposé qui, après lui avoir demandé le numéro de la prescription du sirop, le rassura en lui disant que sa copine ne risquait rien, sinon des vomissements, et que, si le besoin se faisait sentir, un lavage d’estomac pourrait s’avérer une précaution envisageable, mais facultative.


À mesure qu’Antoine se voyait rassuré par ces explications, il lisait l’angoisse envahissant peu à peu les traits de sa copine, qui réalisait enfin le risque qu’elle venait de courir.  Or, le jeune homme était le seul à savoir que Martine était hors de danger.  Conscient de son avantage, Antoine reposa lentement le combiné. 

… qui croyait prendre !

Sachant pertinemment que Martine détestait le lait pour s’en confesser, Antoine l’« informa » que sa seule chance de survie était d’en boire le plus possible, invoquant les propriétés réelles ou folkloriques de contrepoison attribuées à ce breuvage.  « Mais attention, ajouta-t-il perfidement, il ne faut pas que tu restitues, sinon le liquide régurgité pourrait brûler ton tube digestif en y passant une seconde fois ! »  Il fallait que Martine soit vraiment paniquée pour obéir à une consigne qui visait de toute évidence l’absorption de substances corrosives telles que la térébenthine. 

Tandis que l’infortunée avalait compulsivement le lait à même le deux litres qui se trouvait dans le frigo, Antoine poussa le « dévouement » jusqu’à chercher deux autres contenants identiques au dépanneur d’en face.  Très en contrôle au début de leur entretien, Martine n’était plus qu’un pantin désarticulé, à la merci de son angoisse de mourir.  Antoine n’était pas revenu du dépanneur que déjà, elle avait restitué dans les toilettes.  Le pire était donc passé.  Mais elle l’ignorait.

Prenant une mine faussement déconfite, Antoine lui annonça que, par précaution devant ce développement « problématique », un lavage d’estomac devenait impératif.  Le préposé l’avait dit…  C’est dans ce climat de panique, factice pour l’un, mais cruellement ressenti par l’autre, que le couple prit un taxi pour l’urgence de l’hôpital.  Bravant le regard culpabilisant de certaines infirmières, Antoine, après avoir expliqué avec aplomb la situation et montré la bouteille de sirop fatidique, vit sa copine éberluée partir prestement, en jaquette bleue, sur une civière roulante poussée par quatre personnes.  Elle devait revenir une demi-heure plus tard, plus bouleversée que jamais par son expérience.

Culpabilisez-le, il en restera toujours quelque chose…

Pas de doute, Martine avait eu la frousse de sa vie.  N’en demeurait pas moins que, si Antoine avait retourné à son avantage une manipulation potentiellement dangereuse, il n’était tout de même pas rassuré sur la stabilité émotionnelle de sa compagne.  Après tout, elle avait bel et bien mis sa santé, sinon sa vie, en péril.  La culpabilisation ourdie par sa conjointe avait fait mouche, finalement : pouvait-il la quitter dans l’immédiat, après un tel psychodrame ?

« Si c’est pas elle, ce sera moi ! »

Il n’y a pas de pire solitude que celle vécue à deux, quand on sait qu’il faudra avant longtemps fermer boutique, mais que l’autre ne le voit pas ainsi.  Antoine devait en faire l’amère expérience dans les semaines qui suivirent.  Les problèmes de jalousie de Martine, loin de diminuer, empiraient et son conjoint ne s’en réfugiait que davantage en lui-même, comme dans une carapace de plus en plus hermétique. 

Un jour, tout dérapa.  Après une énième discussion sur le même sujet, Martine, à l’annonce qu’Antoine sortirait avec un de ses amis, plutôt don Juan, qui allait l’entraîner, pensait-elle,  dans ses turpitudes, fit une crise de trop.  Antoine ressentit une telle violence accumulée envers sa copine que, pour la protéger, il courut s’installer pour la nuit dans le salon, lui donnant l’ordre formel de ne pas l’approcher.  « Si elle ne se tue pas, je l’étranglerai ! »  se dit-il.  Ce constat eut sur lui un effet libérateur : on ne peut sauver quelqu’un malgré lui, ni devenir responsable de son désir de vivre, encore moins de son existence même.  La vie de chacun lui appartient.  Il en allait de même pour celle d’Antoine.  Au matin, il partit…

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