samedi 30 janvier 2010

Pas la mort d’une femme

En 1994, la juge Raymonde Verreault avait indigné le Québec en invoquant la sodomie comme circonstance atténuante dans une cause d’inceste imposé par un musulman à sa belle-fille.  La magistrate disait voir dans ce geste dégradant la volonté de l’accusé de préserver la virginité de la victime, « valeur très importante dans leur religion respective ».  Il fallait l’entendre pour le croire.  Ce faisant, renchérissait-elle, il l’avait même « ménagée » ! Le jugement fut bien sûr cassé et la sentence, ramenée de 23 à 42 mois d’emprisonnement. 


En 1996, la juge Monique Dubreuil suscita une grogne populaire aussi ardente, en invoquant, toujours comme circonstance atténuante, le contexte culturel, pour deux hommes d’origine haïtienne, reconnus coupables de viol collectif sur la personne d’une femme noire de 18 ans.  La sentence, portée en appel par les accusés, fut ramenée de 18 mois, avec sursis, à la même durée, mais en emprisonnement ferme.  Quand on croit améliorer son sort…

Gardons à l’esprit que, dans le cas de Verreault, la victime était une petite fille, et que, dans celui de Dubreuil, il s’agissait d’une jeune femme.  Nous parlons donc de deux victimes de sexe féminin et d’agresseurs masculins.  Qui plus est, il n'était question ici "que" d'agressions sexuelles et non d'homicide.

Le 30 mai 2008, la couronne réclamait, au palais de justice de Montréal, une peine de 15 ans de pénitencier, pour le meurtre totalement gratuit d’un homme autochtone, égorgé par une femme compatriote, aussi nonchalamment que si elle avait écrasé une mouche.  Le juge Wilbrod Claude Décarie devait  statuer toutefois que 10 ans seraient amplement suffisants.  Cette fois encore, des motifs d’ordre culturel, soit l’origine autochtone de l’accusée et son alcoolisme, ont été retenus pour réduire du tiers, rien de moins, la sentence demandée. La justice serait-elle imperméable à l’expérience ?  Les fâcheux précédents Verreault et Dubreuil avaient-ils déjà été oubliés ?

Précisons que, notre système judiciaire étant ce qu’il est, il ne serait pas surprenant que la meurtrière soit devenue entre-temps éligible à une libération conditionnelle après un sixième de sa peine, soit à peine deux ans.  On peut brader la vie d’un homme pour pas cher.

Marie-Christine Méquish, établie à Montréal depuis 1984, avait pourtant contre elle un casier judiciaire lourd comme le plomb, avec une quarantaine de visites au tribunal pour voies de fait, méfaits, vols, et agression armée, notamment.  C’est sans aucun doute un mouchoir à la main, que le juge Décarie s’est épanché sur l’existence misérable de cette pauvre femme, issue d’un milieu éthylique et sans amour.  La victime, au nom malencontreux de Francis Couteau, n’avait pas eu plus de chance dans la vie.  Le juge a mentionné furtivement qu’il avait été abandonné quand il était petit.  L’accusée aura donc abrégé une existence sans éclat… 

Avez-vous eu vent d’un tsunami médiatique entourant cette affaire en 2008 ?  En avez-vous seulement entendu parler ?  Imaginons, pour le plaisir d’argumenter, la même histoire et le même verdict, mais avec un homme, pour agresseur, et une femme, pour victime.  Croyez-vous que le brave juge Décarie aurait pu faire un pas, sans être assailli par les médias ?  Et la Fédération des femmes du Québec, qui avait obtenu la tête du juge Bienvenue, pour ses propos méprisants contre les femmes, se serait-elle limitée à tenir des cafés-rencontres sur le sujet ?  De son côté, le Conseil du statut de la femme, qui juge, avec raison, le hijab trop serré pour le cou des musulmanes, serait-il resté sans voix devant une gorge tranchée ?

Mais pourquoi nous émouvoir ?  Il aurait pu arriver pire à Francis Couteau que de finir égorgé, sans motif avoué.  Il aurait pu finir égorgé, sans motif avoué, et être une femme.  Retenons  nos larmes.  Le meurtre d’un homme, c’est quand même pas la mort d’une femme…

jeudi 21 janvier 2010

Il n'y a pas que les blondes...

Le Rétrolivier qui suit est dédié aux gars de RHI Canada, dont l'usine a fermé définitivement en 2011.  J'ai eu le privilège de les côtoyer pendant huit ans, dont six à temps plein.  Mieux qu'un milieu de travail, ces hommes m'auront offert  une grande leçon de vie.  Un hommage particulier aux femmes de cette entreprise mauricienne, pour leur esprit de survivance au milieu de cet univers si masculin.  Parmi elles, une mention d'honneur à Marie-Josée Robichaud, Monique Blanchet, Carole Trottier, Suzanne Pothier et Diane Genest.


Lorsqu’à l’hiver 2001, mon patron m’ « offrit » un poste de suppléant comme gardien dans une usine de Bécancour, j’acceptais sans enthousiasme de tenter le coup.  Je travaillais alors pour une compagnie de sécurité depuis un mois seulement, comme agent de service privé.  Ce travail sur appel, 24 heures sur 24, sept jours semaine, consistait à assurer, en civil, la sécurité de patients psychiatrisés en milieu hospitalier.  La perspective de m’éloigner un temps de cette succession d’affectations auprès de personnes suicidaires, dépressives, alzheimers, schizophrènes, autistiques ou en sevrage, m’incitait à considérer cette proposition d’un œil déjà plus favorable.

Ayant connu, mon secondaire complété, des milieux d’études, puis de travail, à 75 % féminins, je me demandais comment un intello comme moi, sans la moindre affinité avec les travaux manuels, allait composer avec des gars d’usine.  J’étais persuadé que j’allais m’ennuyer avec aplomb, au contact d’individus frustes qui ne me parleraient que de construction, d’entretien mécanique, d’installation électrique, de plomberie ou d’automobiles.  Il n’y a pas que les blondes qui sont victimes de préjugés…

Le choc culturel dut être réciproque.  Mes collègues atypiques semblaient se demander si mon humour parfois littéraire était complice ou offensif.  Des conversations s’interrompaient soudainement lorsque je traversais la cafétéria, tandis que des regards suspicieux me suivaient à la dérobée.  Il est vrai qu’un nouvel agent est redouté dans une usine; les employés ne savent pas s’ils auront affaire à un type qui appliquera simplement les consignes, ou un maniaque qui se sentira investi d’un pouvoir suprême.

Au fil des mois, puis des années, des complicités se tissèrent peu à peu.  Il fallut près de trois ans et ma permanence avant que l’on commence à m’appeler par mon prénom. J’avais eu droit jusque-là à « capitaine », « chef », « boss » ou « mister », version anglaise de « mystère », quand on ne sait comment vous appeler.  Le contraste avec mes coéquipières de jadis, naturellement curieuses d’une nouvelle recrue, était frappant.

La brièveté des communications avait de quoi laisser pantois.  Alors qu’une consoeur, lors d’une requête, expliquait souvent ce qui la motivait, ce qu’elle avait ressenti alors, et quelles étaient ses attentes, les gars se cantonnaient à « Un mécano sur la (presse) 12-2. » ou « Au magasin, svp. ».  Malgré moi, j’attendais la suite, qui ne venait jamais. 

Je ne compte plus les fois où, au détour d’une porte débarrée ou d’un talon de paie remis, des considérations existentielles presque surréalistes pouvaient s’échapper de ces gars dont j’avais trop vite résolu de ne rien attendre.   Leur culture générale, comme leur goût vivace pour l’actualité, m’a plus d’une fois scié.  Il est presque impossible, à un moment ou à un autre, de ne pas discuter politique, économie, santé, histoire ou arts, pour ne mentionner que ces sujets, avec ces commentateurs impromptus.

L’humour reste leur mode d’expression privilégié.  Incroyable ce qu’il peut passer de connivence, d’affectivité, derrière une «craque».  On dit que les hommes ne communiquent pas ?  Peut-être n’a-ton pas encore vraiment compris leurs « jokes ».

Paru dans Cyberpresse, le 25 octobre 2007 et dans Le Soleil, le 28 décembre 2007.

lundi 4 janvier 2010

Le gars, au coin de la rue

Vous trouvez parfois que la vie vous ne vous rend pas justice ?  Lisez ce Rétrolivier de début d'année, paru dans Le Soleil du 11 janvier 2009, Cyberpresse du 12 janvier 2009 et dans Le Nouvelliste du 14 janvier 2009.  Vous apprécierez peut-être davantage les joies, petites et grandes, que le destin met sur votre route...
Ce premier janvier, entre deux repas familiaux trop copieux, je décidais de m’oxygéner par une marche digestive vers le centre-ville.  Il y avait peu de monde dans les rues de Trois-Rivières. La majorité devait, comme moi, célébrer en famille l’arrivée de 2009 et y aller de commentaires effervescents sur le dernier Bye Bye.  Arrivé au coin des rues Royale et Des Forges, j’aperçus une silhouette familière, celle d’un jeune homme, dans la vingtaine, armé d’un manche à laver les pare-brise, faisant les cent pas dans le froid mordant.  Il arpentait régulièrement le même endroit depuis des semaines.  Sa présence ce soir-là semblait d’autant plus incongrue que l’intersection était presque déserte. Difficile d’imaginer, par cette journée de réjouissance, illustration plus immédiate de la nécessité de survivre dans la solitude, peut-être l’isolement.

Car enfin il y avait de quoi se demander, quand on a une famille, un toit et un travail, comment un être humain pouvait décider d’inaugurer ainsi l’année nouvelle.  S’agissait-il bien d’un choix ?  On dira après que les moins nantis vivent aux crochets de la société.  Bien sûr, il y a des parasites.  On a trop souvent le tort de généraliser à un groupe les travers d’un petit nombre. 

Cette apparition me rappela un ami qui, des années auparavant, m’avait fait sourire, affirmant qu’il valait  mieux que « le gars au coin de la rue. »  J’avais trouvé son commentaire présomptueux.  Que pouvait-il bien savoir de ce fameux gars au coin de la rue ?  Encore moins que le peu que je pouvais déduire de mon laveur de pare-brise.  Mon copain illustrait une opinion par une image abstraite.  Le gars qui circulait devant moi était bien réel, visiblement pauvre, possiblement sans attache, habitant sans doute un logement délabré.  Se chauffer et manger pouvaient bien représenter sa lutte prioritaire au quotidien.  Comment en était-il arrivé là ?  Pauvreté « héréditaire », difficulté d’intégration, revers de fortune ?  Les paris étaient ouverts.

Au fond, de l’être le plus modeste au plus illustre, lequel ne s’est pas tenu au coin d’une rue ?  Que pouvons-nous savoir d’un passant ?  Mozart, Einstein, Pasteur, Curie, Kennedy, Voltaire, Christie auraient-ils réussi à traverser l’existence sans s’encanailler à un carrefour ?  Au début des années 60, de jeunes affamés en étaient venus à dépouiller un marin, dans un port de mer allemand, pour manger.  Dix ans plus tard, l’instigateur du larcin, devenu méga star du rock, composait « Imagine ». Qui peut dire si l’erreur de jeunesse de cette figure emblématique  n’a pas été perpétrée à une intersection ? 
Bien sûr, tous les mésadaptés ne s’en sortent pas de façon aussi flamboyante.  Mozart, quant à lui, est mort miséreux et malade tandis qu’Einstein a humblement travaillé dans un bureau de brevets. Il est parfois difficile de dissocier talent et déchéance, innovation et précarité, prestige et modestie.  Ces paradoxes, nous devrions les garder en mémoire devant chaque inconnu que nous serions tentés de juger hâtivement.  Qui sait, pendant ce temps, nous pourrions nous-même commettre l’imprudence de nous tenir au coin d’une rue.