vendredi 23 avril 2010

Un éditeur en 2010, pourquoi faire ?

«  Ne laissez jamais qui que ce soit décider de votre valeur ! » déclarait l’excellent Michael Caine à propos de ses débuts plus que laborieux dans le métier d’acteur, alors que personne ne croyait en lui, certains allant même jusqu’à lui conseiller d’abandonner.  Cette déclaration m’est revenue plus d’une fois à l’esprit à la réception répétée de refus d’éditeurs auxquels j’avais eu la présomption d’adresser, à l’automne 2005, un manuscrit intitulé À toi que j’ai toujours oubliée…
 
Le risque n'est pas la tasse de thé des éditeurs...
Il faut dire que le pari était difficile au départ en raison de la longueur peu courante du texte : 40 pages.  Trop long pour les revues de nouvelles, trop court pour les éditeurs de romans.  Qui ne tente rien n’a rien, me suis-je dit, cependant.  Aussi ai-je ciblé une quarantaine d’éditeurs, en majorité québécois, avant de leur envoyer mon manuscrit.  Comme il fallait m’y attendre, les premiers à répondre invoquèrent la brièveté du texte pour justifier leur refus.  Suivit une enfilade de réponses alléguant que le manuscrit « ne correspondait pas à (leur) politique éditoriale », avant que d’autres n’avancent que le texte représentait un « trop grand risque commercial ».

Certains lui concédèrent toutefois quelques mérites, allant jusqu’à lui reconnaître, dans certains cas, des « qualités indéniables ».  Aucun ne me fit de critiques négatives et nombreux m’encouragèrent poliment dans mes projets futurs.  Un jour, le directeur littéraire des éditions JCL, Christian Beaulieu, me fit parvenir une lettre de refus, me précisant qu’il trouvait le texte « brillant », mais que la conclusion n’était pas à la hauteur de ce qui précédait. 

Après mûre réflexion, je lui donnais raison.  En fait, j’avais déjà écrit trois chapitres additionnels que j’avais retirés à la dernière minute avant l’envoi, pensant qu’ils compliqueraient davantage l’intrigue qu’ils ne l’expliqueraient.  Je les envoyais à Beaulieu par courriel sans attendre.  Changement de programme : ce dernier allait recommander le texte en seconde lecture, avec une évaluation de 107 sur 120, ou 89 %, si vous préférez.  Malgré cela, Jean-Claude Larouche, président de JCL, refusa le manuscrit, invoquant lui aussi le trop grand risque commercial.  Qui sait, peut-être avait-il raison ?

Une « porno » pour les femmes ?

Je lisais, il y a quelque temps déjà, une chronique enthousiaste à propos d’un roman au thème aussi inepte qu'éculé : trois grands amis, deux hommes et une femme (vous anticipez, j’en suis sûr), perdus dans la mouvance des swinging sixties (ça va se corser), verront leur amitié mise à rude épreuve par (ne me dites pas que vous n’avez pas deviné) un triangle amoureux, sur fond de musique des Beatles. Qu’une « auteure » travestisse de la chick lit en étude de mœurs et qu’une chroniqueuse s’en extasie, voilà les indices qu’un public friand de variantes au rabais de Jules et Jim fait tourner une industrie en quête de littérature à sensations faciles.  Comment mon pauvre petit tableau pourrait-il rivaliser avec pareilles arabesques sur le néant ? 

Ces trois là seraient-ils les pieds en question ?
La même tendance lourde existe au septième art.  Les pieds dans le vide, de Mariloup Wolfe, qu’on aurait pu rebaptiser Trois pieds et un scénario vide, reprend la même recette, avec le parachutisme pour toile de fond, histoire sans doute de racoler les gars.  Pour faire passer la guimauve, la réalisatrice a voulu revêtir son film de prétentions sociologiques, affirmant qu’il représentait le portrait de la génération actuelle, rien de moins.  Danielle Steele se prendrait-elle pour Woody Allen ? 

Une majorité de critiques, en majorité féminines, adorèrent le film, ce qui a de quoi laisser songeur.  Les histoires de type deux cruches et une potiche seraient-elles devenues la « porno » des femmes, avec des hommes faire-valoir et des « héroïnes »  aussi anodines qu’interchangeables ?  Ces femmes foetales, si anonymes, permettraient-elles à un nombre illimité de spectatrices de se substituer mentalement à elles, afin de se fantasmer le centre d’intérêt de ces mâles sans amour-propre ni cervelle ?  À méditer.

Tel des hommes qui prétendent sans convaincre « lire » Playboy pour les articles, des femmes peuvent maintenant prétexter comme eux des critères culturels émérites afin de justifier leur fascination pour des histoires et des personnages aussi creux que médiocres.  Je vous le concède : je n’ai jamais vu Les pieds dans le vide.  Je l’ai plutôt vu mille fois.  Une fois de plus ?  Merci, mais non merci.

Éditeur, une profession d’avenir ?

Jusqu’ici, vous pourriez conclure au commentaire d’un homme aigri et frustré de ne pas avoir vu son œuvre publiée.  Il y a encore une semaine, je vous aurais donné raison, bien que je considère toujours ma précédente hypothèse plausible.  Bien sûr, il existe des éditeurs et des producteurs à la recherche de sujets autrement plus signifiants que les « œuvres » sus mentionnées et l’on ne peut prêter à tous des choix aussi ineptes sans se montrer injuste. 

Michael Caine : opiniâtreté exemplaire.
Je ne croyais plus entendre parler de mon texte lorsqu’un éditeur m’envoya récemment un accusé de réception, quatre ans plus tard.  S’ensuivit la semaine d’après une nouvelle lettre de refus, sans autre explication.  Pendant deux jours, je revécus le même psychodrame que lors du refus de JCL, en moins fort, cependant.  On se forge une carapace.  Michael Caine sait ça. 


Puis je me ravisais.  J’ignorais dans quelle mesure, mais je savais que s’il n’était pas lu, mon texte était au moins consulté sur Internet.  Je me fis alors le calcul suivant : combien d’internautes auront libre accès à mon récit dans mon site, disponible à l’échelle mondiale, en comparaison du marché très limité de lecteurs qu’aurait pu rejoindre un éditeur québécois ?  L'avènement du livre numérique n'existe par ailleurs qu'à l'état de projet chez nos maisons d'édition.  Du coup, voyez-vous, je n’envisageais plus la situation aussi tragiquement …

Nul doute que de voir son œuvre éditée doit représenter un accomplissement que je ne voudrais pas avoir l’air de snober.  Il s’agit d’une forme de reconnaissance publique de ses efforts et, dans un marché plus vaste que le Québec, d’une possibilité d’enrichissement monétaire.  Toutefois, si le premier plaisir d’écrire demeure la rédaction même, le second reste indéniablement de toucher le plus grand nombre de lecteurs possible.  Dans cette optique, Internet permet désormais à des auteurs prometteurs de se faire connaître par leurs propres moyens, alors qu’ils n’auraient jamais été connus ni reconnus, s’ils avaient dû s’en remettre au bon goût et aux critères rigides des maisons d’éditions. 

Pour une fois, c’est au commun des mortels, au « monde ordinaire », qu’appartient le loisir de déterminer, par l'intérêt qu'il lui porte, la valeur d’une œuvre, un revirement appréciable.  Les gens, hommes ou femmes, peuvent apprécier bien d’autres sujets d’intérêt que Le journal de Bridget Jones… Qui sait, peut-être que le métier d’éditeur finira par s’avérer aussi viable que ceux de disquaire ou de propriétaire de club vidéo ?  Pas de doute, c’est là tout un risque commercial…

samedi 10 avril 2010

STTR : les accommodements avant les parents

Il y avait de quoi avaler son café de travers ce samedi à la lecture, dans le quotidien mauricien, de la lettre de Josée Michel, cette conductrice d’autobus à l’emploi de la Société de Transport de Trois-Rivières depuis trois ans et huit mois.  Cette dame affirme que ses employeurs lui auraient refusé à deux reprises de travailler à temps partiel à la naissance d’un enfant et ce, malgré une demande syndicale à cet effet pour le deuxième rejeton.  Le motif invoqué par ces âmes charitables, au diapason des réalités parentales des années 2010 : si elle a des conflits d’horaire, c’est pas leur problème.  Brillante réponse, dans son extrême simplicité.  Il suffisait d’y penser et ces dirigeants en auront fait l’effort.
Si les faits allégués sont exacts, non seulement pareil comportement de la STTR trahit-il un manque d’empathie flagrant, mais il se révèle implicitement d’une lâcheté indéniable.  Selon Mme Michel, l’avocat de la compagnie aurait en effet eu le culot de lui préciser que son cas ne relevait en rien des accommodements religieux. L’attitude de l’employeur ne brimerait donc aucunement ses droits et libertés pour cette seule et unique raison.

Bref, le droit à une vie familiale et à la liberté d’élever ses enfants correctement compterait moins, aux yeux de ces responsables, que le privilège de s’absenter lors du Shabbat ou de stopper l’autobus pour une petite prière matinale. Si Mme Michel a bien compris les explications du juriste (souhaitons qu’il y ait eu un malentendu, bientôt dissipé), les hauts responsables de la STTR s’avèrent tout aussi dépourvus d’humanité que de discernement.

Rappelons que ce différend n’est pas survenu à Montréal entre une conductrice et la STCUM, mais bien dans notre conservatrice Mauricie, si souvent perçue par la métropole comme injustement paranoïaque envers les communautés culturelles.  Sommes-nous assez fâcheux pour voir des envahisseurs partout ?  Pourquoi s’énerver, par exemple, des locaux et tapis de prière, gracieusement offerts aux étudiants et enseignants musulmans par l’UQTR, et des horaires de cafétéria spécialement adaptés au ramadan ?  Le banal précepte d’amener son lunch n’est sans doute pas enchâssé dans le Coran. Trop simple et puis, on impose rien à personne.

Si les propos de Mme Michel sont exacts, l’attitude de son employeur est d’autant plus obtuse que la STTR ne manque pas de chauffeurs et que plusieurs seraient ravis de combler les heures laissées disponibles par la conductrice.  Où donc alors serait le problème ?  En attendant, la chauffeuse affirme que non seulement ses supérieurs restent sourds à ses demandes, mais que le maire lui-même, au courant des faits, refuserait d’intervenir. 

Comment expliquer qu’après 40 ans de féminisme, un organisme municipal, payé à même nos taxes inflationnistes, n’aurait pas l’élémentaire décence de reconnaître le droit d’une mère à la conciliation travail-famille alors qu’il serait apparemment prêt à se prosterner devant les demandes d’accommodements soi-disant raisonnables ?  S’il y a des éclaircissements ou des réfutations à fournir sur un tableau aussi peu reluisant, la STTR doit s’exécuter.  Autrement, les conclusions s’imposeront d’elles-mêmes.


Également paru dans Le Nouvelliste du 15 avril 2010.

mardi 6 avril 2010

L’étoffe de nos rêves

J’avais bien neuf ans quand mon père nous annonça qu’il achèterait sa première auto.  « Pourquoi pas la même que Simon Templar ? » demandais-je aussitôt.  Avant d’endosser le smoking de 007, Roger Moore arborait celui du Saint au petit écran, au volant de sa Volvo P1800.  « Mon fils, répondit posément mon père, je n’ai pas les moyens d’une auto de 10 000 $. »  « Quand je serai grand, lui rétorquais-je avec aplomb, j’en aurai une! »  Dix-sept ans plus tard, lorsque j’achetais ma Pony Hyundai GLS toute équipée à 9 200 $, je n’étais plus qu’à 800 $ de mon objectif.

Mon fils, Jérémie.


Certains rêves se concrétisent longtemps après avoir été oubliés.  Pour des raisons que seul le destin pourrait expliquer, je me retrouvais sans travail peu avant la naissance de mon fils en 1995.  Je sentais malgré moi que j’allais vivre une expérience de paternité atypique.  Dès son arrivée parmi nous, Jérémie faisait ses nuits et semblait se développer de lui-même jour après jour.  Sa mère et moi n’avions qu’à répondre à ses besoins primaires et à lui donner de l’attention; il se chargeait du reste à son rythme.

Mon omniprésence à la maison allait faire de moi son parent principal.  Je veillais sur son sommeil, ses mouvements, ses repas, ses rôts, ses bains et ses couches.  J’assistais, médusé, au premier sourire, au premier mot, à la première phrase, au premier redressement assis, à la première station debout, aux premiers pas.  Mes trois années passées à temps plein auprès de mon fils restent l’une des expériences les plus marquantes de ma vie.  Mais toute médaille a son revers.

Si le personnel de mon épicerie accueillait civilement les mères en leggings et cotons ouatés, il en allait tout autrement lorsque je me présentais dans le même attirail, quand les honnêtes gens travaillaient.  Regards hautains et sourires narquois s’orchestraient chez certaines caissières et quelques commis en un concerto en réprobation muette mais majeure.  Lorsqu’un jour, accompagné de mon fils, j’achetais un six-pack de bière, deux caissières échangèrent une œillade si horrifiée que l’une d’elle s’étrangla.

Entre les tâches essentielles mais dévalorisées des commissions, des repas ou du lavage, le blues de la ménagère érodait mon enthousiasme et mon estime personnelle. L’absence d’un revenu d’emploi nous contraignait à une simplicité qui n’était pas toujours volontaire.  Ma conjointe me tirait alors de ma morosité en m’amenant au restaurant.  Elle m’a toujours épaulé dans mon rôle de papa au foyer.

Enfin, comme le petit allait avoir trois ans, je décrochais un poste à temps plein.  C’est avec une appréhension bien inutile que je le plaçais en garderie.  Il y évoluait instantanément comme un poisson dans l’eau.  Nous étions rendus l’un comme l’autre à une nouvelle étape.  D’autres ont suivi depuis, comme autant de pièces dont est tissée l’étoffe de nos rêves.

30 novembre 2006

Ce Rétrolivier a été publié dans La Presse du 17 février 2007, rubrique À votre tour.