mercredi 30 juin 2010

Récit : Le droit de choisir

Il y a des soupers comme ça.  C’est chez moi, devant des fusillis aux moules fumées et une bouteille de Chardonnay, que mon ami Gilles entreprit son étrange récit.  Je n’avais pas versé les apéros, qu’il s’exclama : « Un suicide !  Incroyable ! »  Désarçonné par ce macabre préambule, je le sommais de préciser sa pensée.  Hochant la tête avec un sourire, il me dit qu’il avait appris d’une connaissance le décès d’une amie oubliée, sans obtenir plus de détails.  Il avait vainement tenté de communiquer avec le conjoint, jadis très proche de lui.  Le frère de cet ancien ami, croisé dans une épicerie, lui avait enfin précisé la cause du décès.  S’ensuivit un souper de retrouvailles avec le veuf, le frère et sa femme.

Richard, l’homme éprouvé, y évoqua l’enfance de Marie-Claude, la défunte, expliquant comment un père violent avait fragilisé sa confiance en la vie, ainsi que celle de ses deux frères et de sa jeune soeur.  « Elle ne s’est jamais donné le droit de choisir », dit le pauvre, ému.  Un diagnostique psychiatrique erroné et un changement de médication inadéquat avaient, selon lui, précipité l’irréparable.  Au retour de l’école, la fille aînée trouva sa mère, couchée sur le sofa, les poignets tranchés.  Fin de l’histoire.

Toute la vérité ?

Arrivé là, Gilles soupira.  J’allais servir les fusillis, espérant changer de sujet, quand il enchaîna : « Il manque quelque chose. »  Résigné, je servis le vin.  Les explications du veuf lui avaient semblé crédibles, mais insuffisantes.  Malgré cette agréable soirée à ressasser de vieux souvenirs avec Richard et son frère, mon ami, de retour chez lui, avait ressenti un inconfort.  « C’était un peu comme de jouer au golf, me dit-il.  On passe un bon moment, mais on réalise après que les maringouins nous ont bouffé. »

Derrière les blagues en apparence gamines de Richard à son endroit, Gilles avait retrouvé chez ce dernier une attitude qui l’avait jadis indisposé sporadiquement.  Il ne s’y était alors jamais arrêté.  Richard avait tenté de le déstabiliser.  Sans arrêt.  Il cachait cette fois de la rancœur.  C’était en effet mon ami Gilles qui avait naguère pris ses distances de son copain, après qu’un courtier sans scrupule l’eut calomnié aux yeux de Richard et de Marie-Claude pour mieux les rouler.  L’escroc soulagea le couple de 15 000 $.  Défiant toute logique, Richard avait, malgré ce fait, « décidé » de douter de Gilles.

Un seul vrai ami

« Manipulation ! », décréta mon ami.  Oubliant mes fusillis, il m’expliqua que son amitié avec Richard remontait à l’adolescence.  À partir de 25 ans, Gilles, après ses études, travailla, se maria et noua d’autres amitiés, dont la nôtre.  Un jour, Richard lui dit que, dans la vie, on n’avait qu’un seul vrai ami.  Pour être heureux, il ne fallait à ce dernier que Marie-Claude, ses filles… et Gilles.  Exclusivement. Mon comparse n’avait jamais réalisé la possessivité de Richard.  Ni sa manie de gruger l’estime de soi d’un être cher par des commentaires insinuants et réducteurs, pour mieux se l’asservir.


Gilles, téflon, avait fini par tourner la page, excédé par le présumé scepticisme de Richard, en fait simulé et voulu, sur sa crédibilité.  Marie-Claude, viscéralement indécise et manoeuvrable par son insécurité même, avait vécu quant à elle suivant les diktats de son homme, cuisinant selon Montignac, se saturant l’esprit de pop psycho, choisissant ses vêtements selon telle pseudo science des couleurs, allant même jusqu’à exercer la  même profession que son « gourou ».  « Richard était une secte à lui tout seul », soupira Gilles.  Pas de doute, Marie-Claude, sous influence, ne s’était jamais donné le droit de choisir. 

Désormais, ni père, ni conjoint, n’allait décider pour elle.

Ce Rétrolivier est un récit paru dans Cyberpresse le 22 février 2008.

mardi 29 juin 2010

With the Beatles : Beatlemania !

J’avais 14 ans et  me trouvais avec mon plus vieil ami dans son sous-sol lorsque, écoutant la radio, nous nous sommes interrompu au moment où jouait I Want To Hold Your Hand, des Beatles.  Nous étions alors en 1973, année où Dark Side Of The Moon des Floyds triomphait dans les charts.  Était-ce la fraîcheur de la mélodie ou le rythme délibérément syncopé de l’introduction du premier succès américain des Beatles ?  Toujours est-il que nous avons savouré le morceau chanté par Lennon jusqu’à la dernière note avant de nous dire qu’il serait intéressant de mettre la patte sur ce disque.

Mais voilà, notre anglais était plus qu’approximatif et la diction du leader des Beatles – incontesté en 1963, à tout le moins – était à la chanson populaire ce que celle de Brando représentait au cinéma américain.  Bref, en me basant sur le fait qu’il s’agissait manifestement de l’un de leurs premiers succès, je m’aventurais dans la section des disques d’un magasin à grande surface pour débusquer l’album qui contiendrait la chanson convoitée. 

J’écartais donc tout de suite le flamboyant Sgt Pepper, comme Let It Be et Abbey Road pour m’intéresser à Beatlemania ! version nord-américaine mono de l’album britannique intitulé With The Beatles.  Les cheveux des quatre garçons dans le vent étaient assez courts et leurs visages suffisamment glabres pour m’indiquer qu’il s’agissait de l’un de leurs premiers disques.  Je remarquais aussitôt un titre : I Wanna Be Your Man.  « Tiens, c’est sûrement ce que je cherche », me dis-je alors, confiant dans le succès de mon entreprise.

Sitôt arrivé chez moi, je m’empressais d’ouvrir la pochette, de déposer le disque sur le plateau de ma table tournante, et de poser fébrilement le saphir directement sur la plage qui faisait l’objet de ma convoitise.  Quelle déception, d’entendre Ringo entamer ce qui devait s’avérer le morceau le plus faible de l’album.  J’avais fait chou blanc !

De guerre lasse, je revins au début de la face A du 33 tours.  Les « cadences éoliennes » du rock It Wont Be Long m’étreignirent  aussitôt, avant que le sensuel et envoûtant All I’ve Got To Do, également de Lennon, ne me captive.  Je reconnus dès les premières mesures All My Loving, titre vedette de Paul McCartney, avant de découvrir la fascination monocorde de Don’t Bother Me, première composition de George Harrisson.  L’époustouflant Little Child ne représentait pas un moment marquant de l’album, mais je finis, avec le temps, par apprécier la ballade romantique Till There Was You, première des six reprises de l’album, efficacement défendue par Paul. 

Please Mister Postman, succès Motown des Marvelettes, représente l’une des meilleures reprises de l’album, et même de la discographie des Beatles, qui n’en sont pas à une réussite près dans ce domaine.  On peut presque en dire autant de Roll Over Beethoven, de Chuck Berry, idole de John, un morceau que ce dernier chantait aux beaux jours du Cavern Club de Liverpool.  Afin de donner la chance à George de s’illustrer, l’interprétation lui a été confiée pour l’album.  Nul doute que Lennon aurait fait mieux, mais il était déjà le principal chanteur du groupe.

Ce dernier s’illustre par ailleurs avec brio avec la torride You Really Got A Hold On Me, avant de nous électriser avec  le rock ravageur Money de Bradford-Gordy, ce qui ne l’empêche pas entre-temps de nous subjuguer avec sa composition Not A Second Time, tout simplement sublime.   George nous gratifie d’une troisième participation avec Devil In Her Heart, au rythme décontracté, efficacement soutenu par Paul et John aux harmonies vocales tandis que Ringo interprète… quelle chanson, déjà ?

Sans doute la réussite la plus aboutie de la formule huit compos originales, six reprises, ici R&B et Motown pour la plupart, With The Beatles a signifié pour moi le début d’une découverte artistique et esthétique des plus déterminantes.  Je devais par la suite dénicher – enfin ! - I Want To Hold Your Hand sur Meet The Beatles, album nord-américain qui n’est maintenant disponible que dans le coffret 1 des albums Capitol. 

Acheter With The Beatles s’est avéré l’une de mes plus belles erreurs.  Pour un gars parti chercher une chanson, j’avais découvert non seulement un album, mais des artistes qui, de nos jours encore, façonnent la culture, les sensibilités et jusqu’aux mentalités.

24 novembre 2008, Rétrolivier paru le jour même dans Amazon.fr.

mercredi 23 juin 2010

Naema, n’abandonnez pas votre idéal !

AVERTISSEMENT : pour les non-initiés à ce blog, le titre, comme le contenu de cette chronique, est hautement ironique et bassement laïque.  Vous voilà donc, selon vos valeurs sociétales, soit mis en garde, soit rassurés...


Qui n’a jamais vécu l’expérience d’un rendez-vous qui n’a pas tenu ses promesses.  Madame, vous avez passé une soirée avec un goujat qui n’avait que lui-même pour sujet de conversation.  Monsieur, vous avez enduré votre conquête se lamenter de ses déboires sentimentaux et ne vous offrir en retour de votre patience que l’énumération de ses exigences futures.  De retour à la maison, la plupart d'entre vous a judicieusement choisi d’oublier ce pénible moment et décidé que cette première rencontre serait la dernière.  Pourquoi s’acharner à dialoguer avec quelqu’un avec qui l’on n’a rien en commun et que tout, les caractères comme les valeurs et les priorités, oppose.

Ne serait-il pas aussi pertinent d’appliquer pareille philosophie dans nos rapports avec l’immigration, d’autant plus que le vérificateur général du Québec nous a déjà mis en garde devant nos dispositions innées à nous embarrasser de nouveaux venus peu compatibles avec nos attentes légitimes ?  Des Sikhs veulent que leurs enfants portent le kirpan dans nos écoles, des Juifs hassidiques souhaitent teinter nos fenêtres afin qu’on ne puisse y voir de femmes, des musulmans désirent bannir le jambon de nos cabanes à sucre ?   De toute évidence, ces gens-là ne peuvent, ni ne veulent, partager nos valeurs.  La frustration de ne pas nous voir nous soumettre aux leurs ne fera que grandir avec les années.  Ces braves créatures finiront aigries et malheureuses.  Mieux vaut tout de suite prendre les dispositions qui s’imposent avant que la situation ne leur devienne insupportable.

Aussi nous nous permettrons, dans ce blogue, de suggérer une avenue nouvelle aux ministères québécois de l’Immigration et du Tourisme afin de dénouer cette regrettable impasse.  Dans notre province où l’on affectionne particulièrement la mise en œuvre de nouveaux programmes et l’ajout de nouvelles structures, voici enfin une innovation qui pourrait s’avérer payante : le Programme de relocalisation culturelle (PRC).

Naema 

Prenons le cas de Naema Atef Amed, cette étudiante d’origine égyptienne qui a préféré se séparer de sa classe de francisation plutôt que de renoncer à son niqab.  De toute évidence, elle n’est pas faite pour embrasser nos valeurs.  Mieux vaut le réaliser pendant qu’il est encore temps de corriger le tir.  Il ne servirait à rien de persuader cette femme de conviction de renoncer à son idéal vestimentaire.  Pourquoi s’obstiner à l’intégrer de force ?  Grâce au PRC, Naema pourra enfin découvrir une destination culturelle compatible avec ses convictions, dans le respect de sa différence.

Référée, après évaluation rigoureuse, par le ministère de l’Immigration à celui du Tourisme, Naema pourra y rencontrer un guide spécialement formé qui lui suggérera un éventail attrayant de destinations culturelles, mieux indiquées que notre société québécoise, si fâcheusement encline à la laïcité.  De la documentation pertinente, bien sûr rédigée dans sa langue maternelle, pourra lui être remise lors de son premier contact, afin de l’aider à choisir son nouveau pays d’adoption, plus tolérant, avec lequel elle se sentira enfin en syntonie.  Voici, à cet égard, un projet de circulaire personnalisée que nous soumettons respectueusement aux autorités compétentes :

Chère Naema,

Nous regrettons de vous imposer l’horreur de vivre au Québec à visage découvert.  Ne croyez surtout pas que nous vous jugeons.  Nous respectons au contraire votre différence et considérons normal de vous trouver, par tous les moyens possibles, un milieu social où vous pourrez vous épanouir dans le respect de vos convictions profondes, en harmonie avec vos coutumes et vos choix vestimentaires. 


De toutes les destinations envisagées, l’Arabie saoudite constitue, et de loin, le choix le plus éclairé.  Eussiez-vous été bien informée à la source, que vous auriez spontanément opté pour cette destination soleil qui ne représente pour vous que des avantages, soyez-en persuadée.

Le climat désertique de ce pays riant et exotique aura vite fait de vous séduire, surtout quand vous y vivrez au quotidien sous vos hardes et votre niqab noirs.  Un perpétuel et ardent astre solaire saura vous ravir, loin de nos hivers rigoureux et interminables. La température n’est qu’un premier avantage.

Vous ne gagnerez jamais de gros salaire mais, en revanche, un monde d’économies vous attend.  Nul doute qu’une voiture constitue le pire investissement qui soit.  Cette calamité vous sera épargnée : les femmes n’ont pas le droit de conduire dans votre nouveau pays.  Fini l’escalade des dépenses que représente l’achat d’un véhicule, son entretien, le coût d’un permis de conduire, des immatriculations, des assurances, sans compter l’essence, même dans ce pays si riche en pétrole.  De toute façon, là où vous résiderez, vos déplacements seront limités au minimum et vous serez toujours accompagnée, lors de vos exceptionnelles sorties, par votre conjoint, son frère, son père ou un cousin.

L’apprentissage de la langue locale deviendra facultatif : les femmes n’ont pas le droit de parole.  Ainsi, aucun danger de  vous voir expulsée d’un cours d’arabe, de toute façon votre langue maternelle.

Les agressions sexuelles sont de plus beaucoup plus rares dans ce pays qu’au Québec.  On nous y assure même que le viol entre époux n’existe pas.  Quel soulagement de vous sentir enfin en sécurité !  Un homme marié à plusieurs femmes (un maximum de quatre) recèle  par ailleurs en lui moins d’impétuosité sexuelle à manifester à chacune d’elles.  La perte de l’exclusivité physique n’est qu’un mince tribut à payer à l’harmonie du couple, ou du groupe, et favorise des nuits de sommeil tranquille et réparateur sur votre plancher.

Bien sûr, il pourrait vous arriver d’être violée par un inconnu.  Là encore, malgré le drame d’une telle violence, mieux vaut vivre dans ce pays.  Alors que chez nous, une femme violée peut passer le reste de ses jours traumatisée par semblable événement, traînant une existence lamentable de thérapie en thérapie, incapable de faire confiance à un homme, ou sombrant dans la dépression, l’alcoolisme ou la toxicomanie, rien de tout cela ne vous attend.  Vous serez lapidée en quelques minutes, sans avoir à subir les affres d’un procès long et coûteux.  Pas besoin non plus d’arrangements pré funéraires.  On vous enterrera avec les chiens morts et le bétail en putréfaction sans qu’il ne vous en coûte un sou.  Même décédée, vous ne serez jamais une charge pour votre famille.


Nous aurions aimé vous mettre en rapport avec une future voisine, Nathalie Morin, québécoise d’origine, afin qu’elle vous fasse part de son expérience en sol saoudien.   Son vécu depuis plus de quatre ans l’a laissé sans voix, tandis qu’elle vit dans sa patrie d’adoption avec ses trois enfants sous la tutelle d’un mari vaguement contrôlant qui a fait de la simplicité relativement volontaire une règle de vie. 

Il n’y a pas de situation idéale pour qui souhaite lutter pour ses convictions.  Nous sommes persuadés que, comme Nathalie, vous saurez avant longtemps mesurer toute l’étendue du sacrifice à consentir pour atteindre vos objectifs.

Nous vous souhaitons la meilleure des chances dans votre vie future, sincèrement…

Le 24 juin, jour de la Saint-Jean, ce texte a été envoyé, dans une optique de sensibilisation et de conscientisation, à Mme Yolande James, ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles, ainsi qu'à Mme Nicole Ménard, ministre du Tourisme.  Puissent les élites de nos communautés culturelles trouver, dans ma modeste proposition, un baume sur les plaies de l'incompréhension dont elles se sentent si outrageusement victimes.

samedi 19 juin 2010

Le bon, la brute et le niqab

Imaginez-vous en train de regarder un western spaghetti à la Leone.  Bravant mille périls, le bon, après avoir terrassé la brute et descendu ses sbires, parvient prestement au cachot où est séquestrée l’héroïne, enchaînée  à un mur.  Le héros fait sauter les chaînes d’un coup de colt… et la belle de l’engueuler, lui reprochant son geste.  Ainsi finit le film.  « Qu’a bien pu fumer l’auteur d’un tel scénario ? » vous demanderiez-vous.  Ce pastiche n’est pourtant pas très éloigné d’une réalité qui se précise à mesure que le débat sur le port du niqab et de la burka prend de l’ampleur au Québec comme ailleurs.

Alors que même un individu aussi peu recommandable que le président Mahmoud Ahmadinejad ose braver les ayatollahs iraniens en s’opposant aux contrôles et arrestations des femmes mal voilées, nous trouvons, dans notre zen pays, non seulement des hommes qui veulent intensifier la répression vestimentaire imposée aux femmes mais, de plus en plus, des musulmanes qui la revendiquent comme si leur vie en dépendait. 

Le drame de la jeune Aqsa Parvez, assassinée en 2007 par son père et son frère en Ontario, pour avoir refusé le port du hijab, montre en effet que son existence même était conditionnelle à cette coutume arriérée.  Qu’à la lumière de crimes d’honneur comme celui-ci, des musulmanes, même mariées à des conjoints qui n'ont rien à cirer de leur tenue, soient prêtes à se faire expulser de cours de francisation plutôt que de renoncer à leurs lugubres oripeaux, en l’occurrence au niqab, relève de l’aliénation mentale.  Comment peut-on se montrer aussi inconséquentes, aussi peu solidaires envers ses semblables insultées, brutalisées, voire assassinées ?  En clair, comment peut-on s’avérer aussi insensible que rétrograde ?

Toujours en Ontario, une femme, qui s’est récemment dite victime d’agressions sexuelles perpétrées pendant son enfance par son oncle et son cousin, a refusé de témoigner à leur procès à visage découvert, ce qui entraînera des mois de retard dans les procédures avant qu’un tribunal ne tranche cette question ridicule.  Fait inusité, tandis que le Congrès musulman du Canada s’oppose judicieusement à la demande absurde de la présumée victime, des groupes de femmes et de défense des droits civils, dans le champ, l’appuient.  Des femmes voilées pourraient hésiter, selon ces bonnes âmes, à demander l’aide des tribunaux pour d’autres causes.  Petite vie. 

Même le timide projet de loi 94, exigeant que les femmes découvrent leur visage lorsqu’elles demandent ou reçoivent des services sociaux, a suscité une manifestation d’une soixantaine de femmes, dont le tiers affublé d’un niqab, devant l’Hôtel de Ville de Montréal, en avril dernier.  Selon elles, le projet, forcément discriminatoire, ne favoriserait pas leur intégration au Québec.  Le niqab et la burqa, certainement, y parviendront.

Voilà à quelles extrémités loufoques et incohérentes peut mener l’obsession fanatique d’un vulgaire bout de tissus chez des gens naïfs, ignorants et manipulables, par conséquent incapables de faire la différence entre Islam et Islamisme, donc entre pratiques religieuses et répression sociale ou politique.  Qui sait, la tenue peu sexy de ces ferventes croyantes pourrait toutefois avoir l’avantage d’entraîner une baisse des relations sexuelles illicites et ainsi, une diminution des catastrophes naturelles qui menacent notre planète.  Voilà sans doute une bonne raison de rester enchaînées à un mur…


Également paru dans Le Soleil du 27 juin 2010.

samedi 12 juin 2010

Revolver : l’album du milieu

Les Beatles, vers 1966.
Si George Harisson s’est souvent vu surnommé le Beatle du Milieu, parce qu’il jouait sur scène entre Lennon et McCartney, il existe, dans la brève mais éclectique discographie des Beatles, un album qui annonçait une transition notoire entre deux périodes.  En effet, sur les treize albums produits par les Fabs entre 1963 et 1970, Revolver, paru en 1966, est le septième.  Aux plans du nombre comme de la chronologie, il occupe une position centrale.

Avec cet album, le groupe tourne résolument le dos aux années tendres, celles des She Loves You, Michelle et autres And I Love Her, pour amorcer le virage de la maturité.  Comme George Harisson, Revolver se situe entre Lennon et McCartney.  Il annonce la fin du leadership du premier, et le début de la domination du second sur le groupe.  En effet, McCartney s’était contenté jusqu’ici du rôle du brillant leader adjoint, épaulant les efforts déterminants du maestro Lennon, notamment sur A Hard Day’s Night et Rubber Soul qui portent l’empreinte indélébile du Beatle brillant.

D’un album à l’autre, Macca prenait cependant de plus en plus d’ascendant sur le quatuor.  il signe ici pour la première fois autant de titres que son collègue, soit cinq, et même un de plus, avec Yellow Submarine, que seul la bonhomie de Ringo arrive à  faire passer.

Il ne faut pas croire pour autant que Lennon joue les seconds violons, bien au contraire.  Jamais l’auteur de Help! ne s’était autant permis de libertés, ou de risques, selon les points du vue, avec une exploration sans réserve du psychédélisme.  Quand il ne joue pas avec la structure même d’une chanson, par des ruptures de temps aussi impromptues qu’étrangement mélodiques dans She Said, She Said, il jongle avec les ambiances oniriques, comme lui seul sait le faire, avec l’envoûtant I’m Only Sleeping. 

John se lance ensuite dans un improbable mélange de genres avec Dr Robert, alternant une rythmique country western avec des transitions surréalistes évoquant les paradis artificiels suscités par le LSD.  And Your Bird Can Sing reste la plus facile de ses compositions sur ce disque, mais demeure un bon petit rock bien ficelé et typiquement british au plan du rythme comme de la mélodie.

Il serait sacrilège de passer sous silence Tomorrow Never Knows, sa rythmique monocorde et obsédante, ses bandes passées à l’envers, en syntonie avec les extraits du Livre des morts tibétains, chantés de façon délicieusement lancinante par John.

Plus formelles, les pièces de Paul n’en demeure pas moins d’une richesse lyrique insurpassable, et de loin les plus accomplies de sa carrière jusqu’alors.  Eleonor Rigby cristallise l’avant-garde de McCartney, au sens qu’avait ce mot à l’époque, qui désignait l’intégration d’instruments classiques dans un contexte pop.  Cette pièce, presque symphonique, s’insère en continuité entre Yesterday et d’autres morceaux de Sgt Pepper’s, tels que She’s Leaving Home.

Si Good Day Sunshine fait un peu Roger bon temps par sa candide bonne humeur, Here, There and Everywhere se démarque certainement comme l’une des meilleures chansons de McCartney, toutes époques confondues.  C’était d’ailleurs la préférée de John et de George Martin, parmi le répertoire de Paul.  For No One, balade aigre-douce sur un amour défunt, représente un modèle du genre, tandis que les cuivres ont rarement retenti de façon aussi judicieuse que sur l’électrisant Got To Get You Into My Life.

Entre John, le psychédélique, et Paul, l’avant-gardiste, George, le tranquille, se démarque avec trois compositions, dont l’acidulé Taxman, auquel Lennon a par ailleurs contribué.  I Want To Tell You reste le morceau le plus représentatif du lead guitariste tandis que Love You To traduit son intérêt croissant pour l’Inde.

En définitive, Revolver incarne un sommet d’équilibre entre les trois compositeurs, entre l’avant-garde et le psychédélisme, de même qu’entre la richesse mélodique et l’audace du traitement musical.  Si certains voient dans ce disque le brouillon de Sgt Pepper’s, d’autres, comme l’auteur de ces lignes, y célèbrent le vrai sommet des Beatles, à une époque où ils travaillaient encore ensemble comme un groupe, et non comme des musiciens de studio sur la chanson à l’ordre du jour.

Ce Rétrolivier est paru le 24 novembre 2008 dans Amazon.fr.

mercredi 9 juin 2010

Papa saurait ça, lui

Mon fils, Jérémie, et moi.
« Maman, qui est Dieu ? » questionnais-je un matin, avec la candeur de mes huit ans.  Les yeux émerveillés, ma mère se lança dans une envolée lyrique dont elle avait le secret en évoquant un grand gendarme qui dirigeait les planètes, les satellites et les avions.  Peu convaincu par cette réponse surréaliste, je résolus de m’adresser à celui qui m’avait toujours donné des explications plausibles.

À la décharge de ma mère, il faut reconnaître que mon père disposait d’un avantage certain, avec une expérience d’enseignant d’une vingtaine d’années.  Il avait déjà fait la classe à des enfants et savait combien ce public est impitoyable envers ce qui lui semble irréaliste.  Pour avoir été moi-même brièvement prof de français en Louisiane, j’avais constaté avec quelle vigueur la moindre dérogation à la vraisemblance pouvait nous être reprochée.  Mon père m’a toujours répondu franchement à des questions que plusieurs auraient esquivées.  « Papa, as-tu déjà pleuré ?  As-tu déjà eu peur ? »  « Oui, mon garçon, j’ai déjà pleuré, et seuls les idiots n’ont jamais peur. » m’avait-il répondu.

Mon père, José Kaestlé.
Avec son menton proéminent, des arcades sourcilières tombantes abritant un regard scrutateur, doté d’une stature trapue et d’une démarche qui évoquait irrésistiblement un bulldozer tranquille et imposant, mon père avançait dans la vie avec calme, circonspection et compétence.  Un sourire franc, chaleureux et espiègle balayait soudainement cette allure générale, autrement austère. 

Homme de principe, il tâchait le mieux possible de s’en tenir aux préceptes de vie et aux objectifs qu’il s’était fixés.  Lors des grèves qui perturbaient périodiquement les cégeps dans les années 70, mon père était le seul professeur, à Trois-Rivières, qui continuait à donner ses cours, par souci des étudiants.  Chatouillé par son individualisme, le syndicat des profs décida de l’associer à ses revendications en lui offrant le poste de  président.  Il accepta poliment.  Il n’y eu aucune grève sous son règne. 

Sociable, quand ça lui tentait, avec quelques amis avec qui il discutait avec une ferveur insoupçonnée, mon paternel était d’abord et avant tout un homme de famille.  Encore aujourd’hui, je m’étonne de la disponibilité et de la patience inconditionnelles qu’il démontrait envers ma sœur et moi, en dépit de nos sautes d’humeur enfantines, puis adolescentes, et de nos tempéraments entiers.

Nous avions de qui tenir, question détermination, puisque cet homme si solide, sitôt marié, devait en principe périr à 27 ans d’une péritonite.  Une patiente vint occuper une chambre d’hôpital voisine, une journée, pour une chirurgie mineure.  Le lendemain, la dame était morte et mon père, toujours vivant.  Il est décédé à 78 ans.

La naissance de mon fils a été son dernier rêve; il est parti aussitôt après l’avoir vu.  En l’espace de quatre semaines, j’étais subitement  passé du statut de fiston à celui de papa.  Quel sentiment étrange de me retrouver un mois plus tard, célébré à la fête des pères.  Quand je me demande depuis comment rester calme devant l’impétuosité de ma progéniture, j’en viens presque à me dire : « Tiens, Papa saurait ça, lui. »

10 juin 2007  

Ce Rétrolivier est paru dans Cyberpresse du 11 juin 2007, Le Nouvelliste, édition week-end du 16-17 juin 2007, avec la photo en amorce, et dans  Le Soleil du 17 juin 2007.

jeudi 3 juin 2010

Dors bien, petit frère…

C’est en faisant du rangement que je suis tombé sur ton visage, un agrandissement d’une banale photo de machine à quatre poses, comme on en trouve dans n’importe quel centre commercial.  Cette photo, elle a été prise quelques mois avant que tu ne meures, il y a plus de trente ans, d’une crise d’épilepsie.  D’épilepsie,vraiment ? Comme plusieurs personnes affectées par cette terrible maladie, tu n’as pas pu rester assis.  Il a fallu que tu te lèves, à tout prix, avant de fracasser ton crâne sur l’évier en porcelaine de ta salle de bain, dans ton petit appartement de la rue Cooke, à Trois-Rivières. 

Tu étais hémophile, Claude, et tu avais décidé de ne plus prendre tes médicaments contre l’épilepsie.  Tu venais d’être nommé entraîneur pour une petite équipe paroissiale de baseball, ta passion de toujours.  Enfin, quelqu’un croyait en ton potentiel, te faisait confiance.  Tu as cru, quelques jours seulement, que tout était possible, que tu ne serais jamais plus un toquart, comme on te l’avait si souvent signifié pendant ta trop brève, mais sûrement interminable existence de vingt ans. 

Si t’en as bavé, vieux Claude, à faire rire de toi au Jardin de l’Enfance, où l’on s’est connu en première année.  Si t’en as essuyé des insultes, des quolibets, des réflexions dégradantes, de la part des garçons de l’école, bien sûr, mais aussi de certaines religieuses, enseignantes ou surveillantes, qui se plaisaient à jeter de l’huile sur le feu, quand elles auraient dû te défendre.  Normal, gaucher et épileptique, tu ne pouvais qu’être suppôt de Satan, aux yeux de ces filles de Jésus.  De quoi remplir d’une fierté légitime le père d’une telle progéniture… 

Même une fois déplacé dans une autre école, l’année suivante, puis ensuite au secondaire, le harcèlement n’a jamais cessé, en classe, dans la cour de récréation, dans l’autobus scolaire.  Inapte au travail, tu as enfin connu un semblant de paix en devenant prestataire de la sécurité du revenu.  Ça n’a jamais été toi qui ne voulait pas d’un travail, à ta mesure, bien sûr, mais que tu aurais pu accomplir.  Ce n’est pas toi non plus, qui a boudé la société, malgré sa dureté.  C’est simplement elle qui se fichait de toi.  Jusqu’à la fin.

Une fois tombé, dans ta salle de bain, tu t’es débattu, tandis que le sang commençait à s’échapper de ton corps.  La voisine du dessous t’a entendu.  Elle n’a pas levé le petit doigt pour te venir en aide, n’est pas montée pour voir ce qui se passait, n’a pas davantage appelé la police.  Pour elle, tu n’étais qu’un weirdo, un paumé, un « BS » dont les faits et gestes, comme l’existence même d’ailleurs, ne représentaient aucun intérêt.  Tu pouvais bien crever, et c’est ce que tu as fait, mon Claude, dans la même indifférence qui a été ton lot de ton vivant.  C’est pas l’épilepsie qui t’a tué.

Nos mères travaillaient comme surveillantes de nuit au pavillon Dagenais.  C’est là qu’elles sont devenues amies et que nous nous sommes retrouvés, dix ans après notre première année.  Je commençais mon cours collégial et toi… je ne me souviens plus.  Je n’ai jamais eu de petit frère, Claude, mais je n’en avais pas besoin, puisque je t’avais.  Combien de fois n’es-tu pas venu à la maison, souper ou dîner, t’excusant toujours de déranger, presque d’être en vie, même si je te chicanais de le faire ?  Nos parties de pool, nos tentatives infructueuses de tirer un son décent de la vieille guitare désaccordée que tu nous avais ramenée un jour, nos soirées à discuter en écoutant de la musique dans le salon familial ou dans ton apart, que de souvenirs anecdotiques qui faisaient le quotidien d’alors…

Où que tu sois maintenant, dors bien, petit frère.  Ce monde est bien trop cruel pour toi.  Et toi, tu es beaucoup trop bien pour lui…