jeudi 19 mai 2011

Affaire Turcotte : aussi un procès de société

Guy Turcotte, à son procès.
Avant que vous ne jetiez les hauts cris à la lecture de mon titre, je tiens à mettre les choses au clair : le meurtre d’Olivier, cinq ans, et d’Anne-Sophie, trois ans, demeure un geste atroce et inexcusable dont le principal intéressé devra répondre, que l’on juge qu’il ait agi par préméditation ou non.  En d’autres termes, je ne chercherai ici à ni excuser, ni à accabler davantage ce père infanticide.  Ceux et celles qui, comme moi, ont suivi de près cette sordide affaire détiennent autant d’éléments d’analyse pour étayer leur jugement et il y a gros à parier que, d’une personne à l’autre, les points de vue divergent, en tout ou en partie.

Le procès du cardiologue Guy Turcotte a révélé un individu différent de celui que l’extrême violence de son geste suggérait.  J’ai cru, au moment où  l’événement défrayait une première fois l’actualité, que cet homme avait agi exclusivement par esprit de vengeance parce qu’il n’acceptait pas d’avoir été largué.  Le procès a cependant révélé un individu qui, loin de présenter une personnalité caractérielle, se comportait plutôt en être névrosé, replié sur lui-même, incapable d’exprimer ses sentiments et ses malaises, bref un homme passif, à la remorque d’une conjointe qui, apparemment, avait tenté tant bien que mal de sauver un couple bancal, jusqu’à la rupture fatale, de plus d’une façon.

Adèle Sorella, mère infanticide.
Rappelons que ce double meurtre est survenu en début d’année 2009 parmi d’autres, tout aussi tragiques, impliquant autant de mères que de pères, ce qui confirme une réalité que plusieurs, même parmi les intervenants sociaux, refusent d’admettre. Cathy Gauthier, après un pacte de suicide avec son conjoint, venait d’empoisonner ses trois enfants parce que le couple ne voyait plus la fin de ses problèmes financiers.  Adèle Sorella, qui ne supportait pas davantage l’absence de son conjoint en cavale, avait tué ses deux filles, tandis qu’une propriétaire de salon de coiffure de Saint-Élie avait assassiné son fils, dans un contexte de lutte pour sa garde parentale.

L’élément déclencheur

En a-t-on entendues, des histoires sanglantes impliquant des gens tranquilles, qui ne feraient pas de mal à une mouche, de bons voisins, des gars serviables, des femmes avenantes, en réalité de véritables prestos ambulants, incapable d’extérioriser le malaise profond qui les rongeait.  À l’extrême de ce spectre, les meurtriers de masse tels que Kimveer Gill, le tueur fou de Dawson, Marc Lépine, le trop célèbre tireur de Polytechnique, et l’un des plus dangereux, Cho Seung-hui, responsable des 33 homicides à Virginia Tech, étaient connus comme des gars tranquilles, effacés, qui se fondaient dans le décor.  Nul doute qu’il faille se méfier de l’eau qui dort.

Martin Huot, nouvel amant.
C’est peu avant un voyage familial au Mexique que Guy Turcotte apprend, le 15 janvier 2009, que sa femme le trompe avec Martin Huot, un ami du couple.  C’est la conjointe de Huot qui, ayant découvert le pot aux roses, en informe le cardiologue.  Celui-ci décide de ne rien dire à Isabelle Gaston, sa conjointe, qui apprendra tout de même la nouvelle pendant leur périple.  L’abcès est crevé, décision est prise de se séparer.  À partir de là, les événements vont aller vite, trop vite, peut-être.

Toute personne un tant soit peu normale se sentirait légitimement trahie ou blessée en apprenant que son conjoint l’a trahie, avec un meilleur ami, de surcroît; il s’agit bien d’une double trahison.  Imaginez le même cas de figure chez un être peu confiant en ses moyens, consultant un « coach de vie », à la suggestion de sa femme, bientôt adultère, parce qu’il n’arrive pas à s’estimer suffisamment pour se faire confiance et se croire digne d’être aimé.   

Ce dépendant affectif ne pouvait faire autrement que de vivre comme une crise sévère ce que d’autres, plus solides, auraient considéré comme une mauvaise passe, un dur coup sûrement, mais dont on revient.  Non, je n’essaie pas d’excuser Turcotte d’avoir commis l’irréparable, mais force reste d’admettre qu’il faut tenter de comprendre les causes profondes, les ressorts intimes qui constituent autant de foyers d’incendies émotifs potentiels, si l’on souhaite vraiment les prévenir.  Avant qu’il ne soit trop tard.  Aujourd’hui, Turcotte trouve son geste « ridicule ».  Dommage qu’il n’ait pas eu cette réaction avant de le poser.

La perte de sa place

Isabelle Gaston, ex-conjointe.
Vingt-quatre heures après leur retour du Mexique, le 24 janvier, Turcotte loue la maison qui sera le théâtre du drame.  Il part le 26.  On ne perd pas de temps en trivialités.  Les tensions entre le cardiologue et son ex-épouse sont flagrantes.  Survient un incident, le 19 février, quand Turcotte découvre l’auto de Huot dans le stationnement de son ancienne maison.  S’ensuit une altercation avec Mme Gaston, qui changera le jour même les serrures de la maison.  Crainte ou esprit de vengeance, elle seule pourrait le dire.  Lorsque, le soir même, Turcotte apprend le changement de serrures, l’ancien couple s’engueule à nouveau. Furieuse, Isabelle Gaston menace Turcotte de changer le nom de famille des enfants et de déménager dans une ville lointaine, affirmait l’homme à son procès.  Il repart avec les enfants qu’il devait garder la fin de semaine du drame.  Les gamins ne reviendront pas vivants.

Des leçons à tirer

Gilles Rondeau : tabletté.
Une telle tragédie ne servira à rien si l’on n’en retire pas des leçons.  Plusieurs dénoncent régulièrement le manque de ressources psychosociales pour les hommes en crise.  Alors que l’État québécois consacre 86,6 M $ exclusivement aux femmes, il n’alloue qu’un maigre 7,8 M $ aux hommes, bref, une misère.  Le rapport Rondeau avait mis en lumière cette lacune abyssale en 2004.  Dès l’année suivante, ce document de référence s’est retrouvé tabletté à la suite du dépôt d’un mémoire intitulé Comment fabriquer un problème, présenté par la FFQ et une quinzaine d’instances et de regroupements féministes craignant de voir leurs subventions amputées, ou leur augmentation freinée.  Quel altruisme inné !

La situation ne risque pas de s’améliorer de sitôt, après la comédie de la récente consultation bidon sur l’égalité homme femme, orchestrée par le ministère de la Condition féminine.  Le Conseil du statut de la femme – ou de la frime, c’est selon – a pris grand soin de ne pas y inviter les organismes de condition masculine, incluant les groupes de pères, dont l’expertise sur le terrain demeure incontournable. 

Au lieu de ça, on a vanté les vertus supposées de l’approche différenciée, bien sûr, selon le sexe, optique qui, en l’absence d’un point de vue masculin, suggère fortement une approche à deux vitesses : financée, pour les besoins des femmes, ignorée, pour ceux des hommes.  Au plan de la reconnaissance de la violence féminine et du soutien dont elle devrait bénéfier, les femmes risquent cependant de se voir pénalisées, dans une optique féministe où la violence ne peut qu’être masculine. 

Une approche préventive les aurait-elle sauvés ?
Une commission sur les drames familiaux, sitôt évoquée par le ministre de la Santé, Yves Bolduc, pourrait se voir remplacée par un comité d’experts.  Pourtant, dès 2009, l’un d’eux, Pierre Faubert, psychologue, militait plutôt en faveur d’une commission publique.  « Peut-être qu’à travers le peuple, avait-il alors confié à La Presse, il y a une sagesse que les soi-disant experts, moi inclus, on ne voit pas.  Il y a sûrement des choses qui nous échappent. »  Comment contredire un spécialiste ?

10 commentaires:

Malthus a dit…

Je me suis souvent demandé si, par une loi officielle sur la garde 50/50 *automatique* en cas de séparation ou divorce, on ne parviendrait pas à réduire le nombre de drames similaires...
La garde des enfants est très souvent au coeur de ce genre de drame. Encore içi, si on croit le docteur, madame l`aurait menacé de s`enfuir avec eux et changer leur nom, ce qui l`aurait (peut-être) poussé dans le gouffre.
Mais si les parents savaient que de telles menaces ne recelaient pas de dent; que la Loi et la Justice *supporteraient* les deux parents dans leur droits parentaux, sans parti pris, hommes et femmes ne seraient-ils pas moins enclins, par crainte et/ou anxiété, à commettre l`irréparable, à tuer plutot que de perdre à tout jamais?
Tiens, ca m`inspire une autre lettre ça. Voyons voir ce que notre ministre de la famille en pense.

Olivier Kaestlé a dit…

Malthus, vous lisez définitivement dans mes pensées. Votre propos correspond exactement, mot pour mot, à ce que je crois. Le cas Turcotte n'est pas le seul où un père tue ses enfants parce que, à tort ou à raison, on lui nie ses droits parentaux. Avec 80 % de garde principale accordée presque inconditionnellement à la mère, je penche fortement pour "à tort".

Notre société devra choisir : faire plaisir aux lobbys féministe et familialiste ou faire preuve d'équité. La suggestion du psy à l'effet d'une commission publique aurait, je crois, pour effet de donner la parole à des pères, à leurs nouvelles conjointes et, éventuellement, aux enfants que l'on bâillonne au cours de manœuvres judiciaires répréhensibles, mercantiles et camouflées. Je vous encourage à rédiger votre lettre.

Malthus a dit…

La lettre est envoyée à la Ministre de la Famille et des Ainés, mme Marguerite Blais, et je me suis permis d`en envoyer copies conformes à la presse canadienne, le journal de Montréal et La Presse, juste pour être sûr que la pression était bien sentie :)
Comme d`habitude, vous pouvez lire la missive sur mon blog

http://antifeminismeselonmalthus.blogspot.com/

Olivier Kaestlé a dit…

Excellent, je vais suivre ça.

Malthus a dit…

J'ai un peu planché et ai finalement accouché de la liste totale et complète des courriels de tous les membres de l'Assemblée Nationale (oui, oui- les 125!) à qui je ne me suis pas gêné pour envoyer une cc de ma lettre à la Ministre.
Ouf!
Au moins, maintenant, AUCUN personnage politique de la scène québecoise peut prétendre ne rien savoir de ma requête pour une Équité Parentale.
À suivre...

Olivier Kaestlé a dit…

Super, Malthus, la meilleure chose à faire !

S.Bellec a dit…

Pour la garde partagée à tout prix, non. Certains la vivent mieux que d'autres, pourquoi rendre une enfance difficile à certains enfants qui préfèrent vivent chez celui qui lui apportent le plus de sécurité que cela soit le père ou la mère. Pour grandir nous avons besoin de sécurité et vivre une semaine chez l'un puis chez l'autre déstabilise.

Olivier Kaestlé a dit…

Précision : je n'ai jamais prôné la garde partagée "à tout prix", mais bien cette formule comme base de négociation égalitaire en vue de confier la garde d'un ou de plusieurs enfants à la meilleure instance concernée, qu'il s'agisse en bout de ligne des deux parents ou du père, de la mère, ou même d'un foyer d'accueil quand aucun des parents n'a la compétence parentale de veiller sur sa progéniture.

Notre système judiciaire vit selon des préceptes archaïques et mêmes, folkloriques, en attribuant la garde à la mère dans 80 % des cas, même quand cette dernière est incompétente ou dangereuse pour ses enfants. Je vous suggère la lecture de la chronique suivante, représentative d'une dérive qui ne se limite pas qu'à notre prétendue Justice. Une des raisons qui me fait dire que notre société a besoin d'un bon procès.
http://olivierkaestle.blogspot.com/2011/01/thriller-judiciaire-vecu-une-enfance-en.html

Malthus a dit…

La formule d'alternance à la semaine peut, effectivement, être déstabilisante et impratique. Aux parents de voir si 6 mois/6 mois ou alternance aux 3 mois réponds mieux aux besoins et aux réalités de tous, si les deux parents tiennent mordicus à un temps de garde égal. Rien n'empêche les partis de s'entendre autrement. Comme le faisait remarquer Olivier, une garde égale n'est que la base des discussions, pas son point final.
Quant aux "désirs" des enfants, j'invite les gens a bien réfléchir à cette question. Il y a une raison pour laquelle ils sont enfants et nous, parents. Ils ont besoin qu'on les guident, parfois qu'on les obligent à certaines choses, justement pcq ils n'ont pas encore la maturité ou la sagesse pour le faire eux-mêmes. Tous les membres de la famille ont des droits et tous doivent apprendre à composer avec ceux des autres lors d'une séparation, que ca leur "plaise" ou non.

Olivier Kaestlé a dit…

Il ne peut en effet y avoir de formule figée applicable à tous. Dans notre cas, à mon fils, sa mère et moi, la formule deux semaines, deux semaines a été la meilleure, puisqu'elle nous donnait assez de temps pour profiter de la présence du parent comme de l'enfant. Mais ce qui a marché pour nous pourrait ne pas fonctionner pour d'autres.

Un truc important, avec les gardes partagées, qui facilite la vie : des vêtements et effets personnels aux deux domiciles. Un sérieux irritant est éliminé quand on n'a pas à courir après des godasses et une brosse à dents à chaque transfert. Les pires chicanes surviennent à la suite de détails si insignifiants !