jeudi 5 mai 2011

Le bon, l’abrupte et les perdants…

Devinez qui est qui ?
Quelques jours à peine depuis l’élection fatidique du 2 mai, et la poussière n’arrive pas à retomber.  Une poussière orange.  Espérons pour le Québec qu’elle se cristallisera en quelque chose de plus consistant, de plus cohérent que l’introuvable candidate élue dans Berthier-Maskinongé, Mme Ruth Ellen Brosseau, qui n’a finalement de francophone que le nom.  Fatidique, l’élection l’a été à coup sûr pour les deux frères ennemis du débat constitutionnel des deux dernières décennies.  L’avenir dira s’il s’agit d’un KO ou d’un trépas.  Ce qui est certain, c’est que le PLC et le Bloc Québécois ont respectivement enregistré la pire performance de leur histoire et que, si pente à remonter il y a, celle-ci s’annonce abrupte et escarpée.  Pire encore, les deux leaders ont été désavoués dans leurs propres comtés et auront contribué à la réalisation de leur plus atroce cauchemar : l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire.  Un désastre historique !

Les perdants

Gilles Duceppe : stressé, vous dites ?
MM Duceppe et Ignatieff pourront bénéficier désormais de tout le temps libre nécessaire à mesurer la cohérence de déclencher des élections à mi-mandat après avoir vertement dénoncé leur adversaire numéro un d’avoir fait de même deux ans plus tôt.  Écrivant à nouveau l’histoire, les deux solitudes canadiennes ont chacune à leur façon manifesté une désapprobation nette et implacable du procédé, à moins qu’il ne s’agisse également d’une lassitude accumulée devant un débat constitutionnel qui n’a toujours pas trouvé d’aboutissement satisfaisant pour les deux clans.  Le choix des appuis, dans un camp comme dans l’autre, de Jacques Parizeau et de Gérard Larose, résolument maladroits, pour le Bloc, et de Jean Chrétien et Paul Martin, si fortement identifiés au scandale des commandites, pour le PLC, n’avait rien pour se mériter un premier prix de stratégie politique.  Pas besoin de marcher avec une canne pour se tirer dans le pied…

Ignatieff : un chef de perdu, un professeur de retrouvé.
Excédé de l’instabilité parlementaire, le ROC, qui ne se reconnaîtra jamais dans le NPD, encore moins dans le parti vert, et qui en avait marre du PLC au point que même l’Ontario l’a largué, n’avait d’autre choix que d’élire majoritaires les conservateurs de Stephen Harper, par pragmatisme, sinon par enthousiasme.  Résultat : la paix pendant les quatre prochaines années de règne tory.  Du côté du Québec, d’abord vraisemblablement irrité par l’excès d’assurance du leader bloquiste, l’électeur s’est senti gagné par le doute de ce dernier, par son énervement, au point où le confiant et sympathique Jack Layton a représenté illico le champ des sirènes, avec une équipe nouvelle, pour une bonne part inexpérimentée, mais par le fait même digne de confiance, aux yeux des Québécois, pour qui expérience et compromission vont apparemment de pair.  Espérons que jeunesse et rapidité d’assimilation iront de pair également…

Le bon et l’abrupte

Harper : toutes les raisons de sourire...
Brûlé au Québec par son image de premier ministre inflexible, identifié à la droite religieuse, aux durcissement des lois, à la négligence climatique et aux investissements militaires records, Stephen Harper vient de démontrer qu’il n’avait pas besoin de cet allié improbable pour devenir majoritaire.  Même si les six sièges québécois lui avaient fait défaut, il aurait obtenu sa majorité de toute façon, ce qui vient infliger un cruel démenti à la pertinence du « vote stratégique pour bloquer Harper ».  Comme ce dernier, allergique au travail d’équipe et préférant une gestion d’État en garde rapprochée, gouvernait déjà comme s’il était à la tête d’un gouvernement majoritaire, sa vision des affaires gouvernementales ne devrait pas subir tellement de changements.  Il aura tout simplement les coudées plus franches pour imposer ses points de vue. 

Layton : ne lui manque que la bière...
Ironiquement, le seul parti à bénéficier d’un gouvernement conservateur majoritaire demeure le NPD, qui formera l’opposition officielle, s’il n’égare pas trop d’autres candidats en cours de route, ou de mandat.  Il suffit de se rappeler le triste sort réservé à l’ADQ, passée de héros, en 2007, à zéro, un an après, parce que Jean Charest, insatisfait de la volonté populaire qui l’avait rétrogradé minoritaire, avait décidé qu’il aurait à nouveau les mains sur le volant.  On se souviendra de la suite : lassé par les bourdes répétées des adéquistes, l’électorat devait les faire passer des 41 sièges qui leur garantissait le statut d’opposition officielle à seulement sept, redonnant au PLQ sa majorité.  Une performance aussi dure à digérer alors que celles de MM Duceppe et Ignatieff, qui pourraient profiter de l’occasion pour consulter Mario Dumont afin de réorienter leur carrière.  Déjà majoritaire, Harper restera tranquille.

Jack Layton, plus charismatique que jamais, demeure le grand vainqueur de cette élection, lui qui a fait accéder son parti au statut d’opposition officielle pour la première fois de son histoire avec notamment 58 sièges au Québec, devançant même la performance de 48 sièges réalisée en 1988 par Ed Broadbent, avant que le NPD ne sombre dans un coma prolongé sous les règnes successifs de l’anonyme Audrey McLaughlin, puis de la translucide Alexa McDonough. 

Une polarisation nouvelle, mais toujours deux solitudes

Tout arrive, même Elizabeth May
Le 2 mai vient de signer le dernier épisode d’une polarisation fédérale du débat constitutionnel.  Pour toujours ?  En politique, on ne peut jurer de rien.  Demandez aux ex leaders du Bloc et du PLC.  L’élection de lundi vient cependant de confirmer le déplacement idéologique de la dualité canadienne, opposant jadis souveraineté à fédéralisme, vers un autre débat, entre la gauche québécoise et la droite du ROC, ce qui promet des échanges intéressants, pour peu qu’il y ait des interlocuteurs valables autant chez les membres du parti au pouvoir que chez ceux qui constituent désormais l’opposition officielle, les derniers survivants du BQ et Elisabeth May, qui représente le parti vert à elle seule.

Reste à savoir quel impact aura sur la politique québécoise, notamment sur le PQ, la disparition du Bloc.  Si certains croient qu’elle contraindra le parti de Pauline Marois à réaliser la souveraineté, plusieurs anticipent le dernier soubresaut de toute volonté d’indépendance, avant la fin inéluctable. Malgré un appui fort, mais toujours minoritaire, à cette option, une majorité de Québécois semble se désintéresser de l’exercice de cette réflexion. 

Ottawa, le théâtre de nouvelles aventures...
La crise de 2008 a durement frappé les esprits en plus de montrer la fragilité de notre économie face à un dollar rendu fort par le développement pétrolier de l’Alberta.  D’un excédant de 4 G $, en 2002, notre balance commerciale est devenue déficitaire de 21 G $ !  Ajoutez à cela la pagaille de nos finances publiques, plus que jamais inflationnistes, malgré les vœux pieux du gouvernement Charest, et il devient évident que, avant de songer à la souveraineté, vaudrait mieux consolider notre autonomie, ceci dit dans un sens non adéquiste.  Dans cette optique, envisager la souveraineté dans l’immédiat devient aussi pertinent que d’offrir une robe de bal à une femme qui a de la difficulté à payer son loyer et à garnir son frigo. 

Qu’il s’agisse de la scène fédérale ou québécoise, une nouvelle ère débute donc.  Les résultats du 2 mai ont déjoué tous les pronostics.  Bien malin celui qui pourra anticiper, même à court ou moyen terme, l’avenir politique du Canada et du Québec.

11 commentaires:

al a dit…

C'est beau la démocratie!!!

Olivier Kaestlé a dit…

Il en va du choix d'un système comme de celui d'un parti politique : le dilemme entre le pire et le moins pire...

Malthus a dit…

Un analyste faisait remarquer dernierement que l'ensemble de l'échèquier politique s`était mu vers la droite- la droite devenue extrême droite et la gauche, plus centriste, ce qui expliquait en partie pourquoi les partis de centre (genre: Libéraux) ne trouvaient plus pieds dans l`électorat.
A n`en pas douter, les grandes crises économiques qui ont secouées le globe ont ramenées les planeux, les trippeux et les grands rêveurs sur terre: c`est bien beau de parler "peuple", "programmes" et "avantages"- lorsque le peuple crève de faim et peine à se trouver un job, même minable, les chateaux en Espagne ne se vendent pas.
La droite à bien des défauts- il faut en convenir- mais elle ne dévie jamais de sa leitmotiv capitaliste et créatrice de richesse (collective autant que personelle): économie, économie, économie.
Pour avoir habité et travaillé à peu près partout au Canada ( Ontario, Alberta, BC, Territoire du Nord Ouest, Québec)je constate que, dans l`ensemble, les canadiens sont plus terre-à-terre, rationels et sensés dans leur facon de voter. Au Québec, cependant, notre penchant latin pour le romantisme et les grands rêves ne démords pas et nous en paieront chèrement le prix durant les 4 prochaines années.
Quant à moi, je me réjouis de mes élections sur trois plans: le moins pire est au pouvoir et a les coudées franches; le Bloc s`est fait torpillé et Iggie a déjà fait ses valises.
Question intéressante: Coderre saura t-il remettre ce parti sur pied? Stay tuned!

Anonyme a dit…

La farce a assez duré ! Démission de Mme Brosseau !

En tant que membre du NPD-Québec, je suis absolument sidéré par la manière dont les "orangistes" de Toronto gèrent la crise de notre parti au Québec, ainsi que l'extrême autoritarisme dont ils font preuve, notamment avec l'incroyable humiliation affligée hier à Monsieur Mulcair, traité comme un débutant en politique par des anglophones arrogants et parfaitement ignorants des réalités du Québec.
Un élémentaire respect pour les citoyens de Berthier-Maskinongé commande la démission immédiate de Mme Brosseau ainsi que des excuses de la part de la direction du parti.
Cette gestion irresponsable de la crise est d'ailleurs en train de déconsidérer le Québec au niveau international, alors que ce sont les "gérants" de Toronto qui nous imposent cette infamie !

Yves Claudé - sociologue
ycsocio(@yahoo.ca

Olivier Kaestlé a dit…

@Malthus La meilleure des chances à M Coderre, si le coeur lui en dit ! Votre perception de notre dualité pan-canadienne rejoint en bonne partie la mienne. Il faut toutefois nous concéder certaines qualités compatibles avec cette capacité immodérée à rêver que vous relevez.

La moindre d'entre elles n'est certes pas notre aptitude à créer, surtout au plan artistique et donc,culturel. Trouvez-moi une province autre que le Québec où les dix émissions préférées du public soient provinciales.

La moins bonne nouvelle, c'est qu'au plan de la gestion des finances publiques, nos dirigeants aient la faiblesse de vouloir nous donner ce que nous demandons : plus de services et l'illusion de payer moins d'impôts.

Avec une représentativité plus que restreinte au conseil des ministres fédéral, la réalité finira peut-être par nous rattraper. Je l'ai probablement déjà dit, mais je crois que le Québec deviendra souverain le jour où le ROC, excédé de voir en lui un enfant gâté qui en demande toujours plus, le mettra à la porte et lui demandera de grandir.

Olivier Kaestlé a dit…

@ Yves Claudé Merci de cette précision, M Claudé, qui identifie clairement des responsabilités qui ne sont pas aussi clairement établies dans les comptes rendus que l'on peut lire sur cette affaire, même dans la presse régionale et qui, à prime abord, ne surprennent pas vraiment. On imagine mal comment des organisateurs québécois auraient pu commettre l'étourderie de présenter des "poteaux" aussi atypiques et déconnectés de notre réalité provinciale et régionale.

Anonyme a dit…

Des élus qui ont 19, 20, 27 ans, etc... Va-t-on essayer de nous faire croire qu'ils ont l'expérience de la vie. Je crois que tout comme un médecin vraiment efficace, cela demande une certaine maturité et une maturité certaine. Serge

Olivier Kaestlé a dit…

Bien raison, Serge, non seulement ils n'ont pas d'expérience politique mais, comme vous le soulignez, c'est aussi l'expérience de la vie qui leur fait défaut. Que voulez-vous ? C'est en partie avec ce commando d'élite que nous voilà pris en vue d'affronter un Stephen Harper majoritaire. Je veux bien croire qu'il faille donner la chance au coureur, mais je pense aussi qu'il vaut mieux ne pas avoir d'attentes trop élevées. Optimistes, d'accord, mais restons réalistes...

Yves a dit…

Fantomatique élue ... fantomatique diplôme !

«Elle est diplômée en publicité, communication et marketing intégré du collège St. Lawrence de Kingston. » (information publiée sur site officiel du NPD: www.npd.ca)

On sait maintenant (10 mai 2011) que Madame Brosseau n'est pas détentrice de ce diplôme. La mention du fantomatique diplôme a été retirée du site officiel du NPD !

Yves Claudé

Olivier Kaestlé a dit…

Dommage que Layton n'ait pas été élu premier ministre. Il aurait trouvé en Mme Brosseau une recrue toute désignée pour son cabinet... fantôme. Ce n'est apparemment pas assez de nous voir, société distincte oblige, marginalisés par notre différence politique, il faut que nous le soyons en prime par le ridicule d'une situation que rien ne semble vouloir circonvenir. Le NPD prouve par là qu'il n'a pas besoin de Stephen Harper pour avoir des bâtons dans les roues... et de l'eau dans le gaz !

Olivier Kaestlé a dit…

Je me dois ici de corriger un faux-sens de mon commentaire précédent. Un cabinet fantôme est le pendant que le principal parti d'opposition officielle oppose au cabinet du parti au pouvoir. Ainsi donc, Mme Brosseau, à ses débuts incertains, à tout le moins, aurait été une recrue toute désignée.