dimanche 11 mars 2012

Décrochage : tout pour les gars ? Depuis quand ?

Jacques Parizeau
En 2008, Jacques Parizeau, ancien premier ministre péquiste du Québec, dénonçait la piètre performance de notre système d’éducation dans la lutte au décrochage des garçons.  « Le taux de diplomation des garçons anglophones est presque deux fois plus élevé que celui des garçons francophones », avait-il constaté, n’hésitant pas à qualifier cet écart de « prodigieux ». Le flamboyant homme d’idées demeurait perplexe devant le fait qu’à peine 36 % des étudiants francophones avaient complété leur secondaire en cinq ans, tandis que 67 % des étudiants anglophones réussissaient dans les temps.  Après sept ans, le pourcentage d’étudiants ayant complété leur diplôme n’atteignait même pas les 50 % de francophones, tandis qu’il représentait près de 80 % chez les anglophones. 

On se rappellera néanmoins que c’est en 1995, sous un gouvernement péquiste, précisément avec Mme Pauline Marois pour ministre de l’Éducation, que les états généraux sur l’Éducation avaient mis de l’avant comme objectif prioritaire la lutte au décrochage des garçons.  Près de 20 ans plus tard, le problème est resté aussi catastrophique, s’il n’a pas empiré.  Quels efforts ont donc été faits pour sauver les garçons de l’incurie de notre système scolaire ?  Comment se fait-il que l’écart entre les garçons et les filles se soit creusé au point que les premiers fassent pratiquement figure de personnes handicapées en comparaison des deuxièmes ?  L’assiduité et la performance au féminin suffisent-elles à elles seules à expliquer un tel écart ?

Il serait intéressant de savoir quelle analyse, quel plan directeur a bien pu être concocté afin de soutenir l’effort scolaire chez les garçons depuis 1995. En dehors de vœux pieux, de quelques projets pilotes misant sur l’informatique ou le sport dans des établissements spécifiques, ou encore de certaines initiatives citoyennes où les garçons eux-mêmes ont été mis à contribution en participant à des enquêtes, aucun plan d’ensemble, aucune stratégie concertée pan québécoise connue n’a été mise de l’avant dans la lutte au décrochage des gars.  

Pauline Marois
Bien pire, loin de remettre le système scolaire en cause, l’État laisse échapper par moment un discours idéologique et dogmatique rendant les stéréotypes culturels et les pères absents responsables de la faillite scolaire des garçons, quand ces derniers ne sont pas pointés du doigts pour leur indolence.  Mme Marois elle-même, devenue critique en Éducation dans l’opposition après la défaite de son parti en 2003, avait défendu cette thèse douteuse, sans doute afin de se dédouaner de cet – autre – échec de son ancien ministère.

Pour les filles, changeons le système !

Devant un tel tableau, on s’étonnera de la récente sortie du président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Pierre St-Germain : «  Il faut reconnaître que socialement, médiatiquement et politiquement, on met beaucoup d’emphase sur le décrochage des garçons, au point de passer totalement sous silence la situation des filles. »  C’est juste « concrètement », M St-Germain, qu’on se fiche des gars.  St-Germain n’a pas tort cependant d’affirmer que le sort des décrocheuses a moins retenu l’attention ces dernières années.  Elles restent en effet moins nombreuses que les gars, le système scolaire priorisant la réussite scolaire au féminin dès le primaire avec un environnement adapté, puis, plus tard, avec des programmes de discrimination positive et des bourses d’études dont on ne trouve aucun équivalent pour les gars.

Pierre St-Germain
Aussi les propos du président de la FAE sont-ils pernicieux pour deux raisons.  Le syndicaliste insinue que des efforts considérables sont consacrés à la lutte au décrochage des garçons, ce qui est faux, puisque de tels efforts auraient déjà porté fruit.  Ensuite, par le magie du nouveau concept d’analyse différenciée, mis de l’avant dans le récent plan d’action  gouvernemental pour « l’égalité » homme femme, toujours en faveur des femmes, il y a gros à parier que les efforts qui n’ont pas été faits pour soutenir les gars le seront désormais pour aider les filles.  Or les uns comme les autres doivent bénéficier d’égales possibilités.

N’oublions pas que, selon Alexa Conradi, de la FFQ, alliée stratégique de la FAE, le problème du décrochage des filles est plus grave que celui des gars, même si ces derniers restent plus nombreux.  L’institut de recherche et d’études féministes de l’UQÀM, forteresse féministe devant l’éternel, a joint les efforts de la FAE afin de rendre publique une étude téléphonique réalisée par Isabelle Marchand auprès de 26 femmes âgées entre 19 et 54 ans ayant abandonné l’école. 

Hormis le faible échantillonnage qui rend cette étude questionnable, certaines de ses conclusions laissent pantois.  Alors que les femmes représentent près de 60 % des diplômés universitaires, l’étude conclue qu’elles encourent plus de risques que les hommes d’expérimenter la pauvreté et l’exclusion sociale.  L’auteure sait-elle que les hommes demeurent majoritaires parmi les assistés sociaux, les chômeurs et représentent 85 % des itinérants ? 

Les causes du décrochage des filles ne seraient pas les mêmes que celles des gars.  La violence et l’inceste ne frapperaient apparemment qu’elles, si l’on s’en tient aux constats de l’étude.  Mme Marchand n’a apparemment pas lu Le garçon invisible, au titre plus qu’évocateur, qui révèle que les garçons demeurent les premières victimes de la violence familiale. 

Le droit à des chances égales

Évidemment, le risque de grossesse et ses conséquences constituent une problématique qui nécessite un soutien particulier afin que la jeune mère puisse compléter des études pouvant assurer sa subsistance et celle de son enfant.   Pour le reste, certaines conclusions paraissent arbitraires, voire stéréotypées.  Ainsi, bien qu’on leur prête davantage de troubles de comportement et de problèmes de drogue, les garçons décrocheraient surtout à cause du gain d’argent possible sur le marché du travail tandis que les filles seraient, on s’en doute, surtout victimes de problèmes familiaux ou opteraient pour le mariage.  Et si c’était leur désir d’autonomie qui expliquait que les décrocheurs gagnent en moyenne 8000 $ de plus que les décrocheuses, comme l’avance Mme Marchand ?

Bien sûr, les filles peuvent aussi décrocher...
Personne ne peut être contre la vertu ou nier que le décrochage soit aussi un problème féminin qui nécessite un meilleur soutien de l’école, comme des parents.  Bien que légitime, la prise de position de la FAE n’en demeure pas moins préjudiciable par le risque qu’elle implique de mettre davantage au rancart les garçons, faussement présentés comme des privilégiés d’un système mobilisant déjà des ressources enviables en comparaison des filles.  Oui, plus d’efforts ont été consentis pour les garçons.  Ils n’en demeure pas mois que la lutte au décrochage des gars demeure à ce jour un échec retentissant depuis près de deux décennies.

Toujours à l’ombre de l’analyse différenciée, un biais idéologique analogue est désormais observable dans le cas des femmes itinérantes, devant lesquelles on présente les ressources pour hommes comme nettement mieux structurées, alors qu’elles sont presque inexistantes.  Tandis que l’ensemble des politiques en santé et services sociaux favorise les femmes au point où leurs besoins sont onze fois plus financés, que le système d’Éducation mise d’abord sur la réussite au féminin et que les politiques familiales priorisent la mère devant l’enfant même, il ne faudrait pas que, sous le couvert d’un soutien légitime envers les filles, l’État en arrive à compromettre encore davantage l’avenir des hommes de demain.


7 commentaires:

Patschef a dit…

Un avertissement populaire se réalisera sous la forme d'un enseignement à deux vitesses. Un pour les riches et un autre pour... Les autres. C'est déjà initié.

Olivier Kaestlé a dit…

On observe aussi semblables disparités de notre côté de l'Atlantique. Chez nous ces différences touchent également les communautés linguistiques, comme l'a constaté Parizeau. Les anglophones provenant en plus grand nombre de milieux aisés, ceci explique cela. Ajoute à cela que les anglos restent plus imperméables aux valeurs féministes, et il est facile de comprendre que leurs garçons s'en tirent mieux que les francophones.

Anonyme a dit…

Et dire qu'il s'en trouve que Marois et son parti fantoche sont en tete des sondages dernierement, non mais quel peuple on fait !!!

Olivier Kaestlé a dit…

En effet, je ne crois pas que la situation des hommes, ni des garçons ne s'améliorera sous un gouvernement péquiste. Après tout, c'est sous le PQ qu'est né le ministère de la Condition féminine, avec les conséquences que nous ne cessons de subir depuis.

josick (contact : enfer2 chez free.fr a dit…

« Le taux de diplomation des garçons anglophones est presque deux fois plus élevé que celui des garçons anglophones »
Je dirais pour ma part qu'il est seulement égal... à moins de corriger le texte !!!
Par ailleurs, vous citez le garçon invisible. C'est bien la première fois que je vois cela !

Olivier Kaestlé a dit…

Normal, puisque le garçon est invisible. Quant aux propos de M Parizeau sur la diplomation presque deux fois supérieure chez les anglophones, je n'y peux rien, vous n'avez qu'à regarder le texte en hyperlien. M Parizeau a droit à ses opinions comme à celui d'etre cité correctement. Salutations.

Olivier Kaestlé a dit…

D'accord, Josick, j'ai fini par allumer ! Texte corrigé et "anglophone" remplacé par "francophone". Merci de me l'avoir signalé !