dimanche 29 juillet 2012

Violence psychologique : autopsie d’une chronique déphasée

Depuis son arrivée au Journal de Montréal, la sexologue Julie Pelletier nous avait habitués à une approche dépoussiérée, déculpabilisante, mais responsabilisante de la sexualité des hommes comme des femmes. Avec elle, ces dernières étaient invitées à prendre leur sexualité en main – au sens propre comme figuré – et à en devenir les premières artisanes, sans rendre systématiquement les hommes responsables de leurs difficultés à apprivoiser les plaisirs sensibles et, parmi ceux-ci, l’orgasme, cette inaccessible étoile pour un trop grand nombre. Les clichés réducteurs, hérités d’un féminisme quétaine et braillard, du genre « Il n’y a pas de femmes frigides, mais que des hommes maladroits. » faisant reposer sur les hommes la réussite, mais surtout l’échec, de la sexualité féminine, étaient jusqu’à maintenant entreposés par cette thérapeute progressiste au dépotoir des idées dépassées et rétrogrades.

Une entrée en matière plausible

Une photo qui en dit long sur l'approche...
Ma bonne opinion de Mme Pelletier devait piquer du nez à la lecture de sa chronique du 22 juillet dernier, quand elle a abordé le sujet si délicat de la violence psychologique dans un contexte conjugal. Le titre, Savoir reconnaître la violence psychologique,  était prometteur, et je m’attendais à la même approche nuancée et sans parti pris féministe à laquelle la sexologue nous avait jusqu’ici habitués. La lecture du texte en question allait me prouver à quel pont le titre était inadéquat.

À prime abord, la photo illustrant la chronique ne m’inspirait pas confiance. On y voyait une femme opprimée par un homme, en arrière-plan, visiblement en train de vociférer. Stéréotype classique. Bon, Mme Pelletier n’est pas responsable d’un choix de photos malheureux, lisons voir son texte, me dis-je. Après une entrée en matière sommaire, présentant la violence comme un fléau connu « pour infliger des souffrances, terroriser, affecter la confiance et l’estime de soi » et se cachant « quelques fois derrière un écran de fumée » Julie Pelletier pose la question fondamentale : « Comment reconnaître la violence afin de la fuir… ou de la dompter ? »

La suite du texte démontrera qu’elle est en grande partie passée à côté du sujet, mais je continue. La chroniqueuse nous livre le témoignage d’Irène, victime de son conjoint : « Jamais je n’aurai cru que je vivrais de la violence conjugale. Il ne me frappait pas, mais ses mots étaient profondément terrorisants. » Nul doute qu’il s’agisse d’un exemple crédible et vécu, mais pourquoi se limiter à un cas féminin, opprimé par un agresseur masculin. J’ai beau savoir que les hommes se confient nettement moins que les femmes sur la violence conjugale, en très grande partie psychologique, qu’ils subissent, jamais je ne croirai que la thérapeute n’aurait pas réussi à en trouver des exemples probants parmi les clients qui la consultent. Cette volonté de ne présenter qu’un volet de la violence conjugale n’annonçait rien de bon pour la suite des choses. Hélas, je n’allais pas être démenti dans mon pressentiment !

Le dérapage

Une ode de plus pour
célébrer l'éternelle victime...
Et voilà la phrase désastreuse qui allait rétrograder cet article au rang d’un discours prêt à porter digne de nos féministes les plus obscurantistes, celles qui dirigent des maisons d’hébergement pour femmes battues en tête de liste. Après avoir présenté la violence psychologique comme « bien souvent la porte d’entrée vers l’agression physique, voire le meurtre ou le suicide », ce que nul ne conteste, Mme Pelletier se lance : « Généralement des hommes, les agresseurs manipulent leurs victimes, habituellement des femmes, leurs femmes, et en arrivent à les placer sous l’emprise du soi-disant amour. » Vous avez bien lu. Hommes, prédateurs, femmes, victimes…

La violence psychologique a donc un sexe, le même que dans l’idéologie déphasée qui contribue à propager tant de stéréotypes sexistes envers les hommes. Le discours de Mme Pelletier est misandre et doit être dénoncé puisqu’il s’inscrit dans la perspective générale de la lutte à la violence faite aux femmes. Bien sûr, cette violence reste condamnable, mais de limiter le phénomène de la violence à des victimes féminines est sexiste pour deux raisons.

D’abord, en ne présentant les femmes que comme les uniques victimes de la violence, on ignore délibérément celle que subissent les hommes, dans une égale mesure, même si la violence masculine, force physique « aidant », laisse des séquelles plus lourdes. Cette réalité est démontrée par les enquêtes sociales générales de Statistique Canada de 1999, 2004 et 2009. Statistique Canada, c’est pas assez crédible pour Mme Pelletier ? Ensuite, en se cantonnant dans le stéréotype homme prédateur, femme victime, on désigne les hommes comme uniques responsables de la violence conjugale, comme si les femmes n’avaient rien à se reprocher. Rien n’est plus faux. La lecture de L’homme battu, de Sophie Torrent, et de La violence faite aux hommes,  d’Yvon Dallaire, représente une façon salutaire de se prémunir contre ces préjugés du siècle dernier. On ne peut vivre éternellement la tête dans le sable.

Après cette dérive désastreuse, la chroniqueuse tente de rattraper le coup, avant d’énumérer des comportements à risque ou symptômes pour le moins plausibles, par ailleurs, de la violence psychologique : « Voici certains signes qui ne mentent pas (un/e partenaire qui en manifeste plusieurs, doit définitivement être considéré comme étant un/e agresseur/e potentiel/le). J’utiliserai le pronom IL pour alléger le texte, mais je m’adresse autant aux hommes qu’aux femmes. » Trop peu, trop tard, le mal est fait.

Violence conjugale 101

La violence psychologique a fait l’objet d’études qui sont visiblement passées sous l’écran-radar de Julie Pelletier. Un groupe de chercheurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières, de l’Université d’Ottawa et de l’Université Laval ont réalisé une étude qui confirmait la réalité chiffrée révélée par Statistique Canada. « Les comportements de violence psychologique chez les jeunes couples : un portrait dyadique »  a été présenté le 18 mars 2005 au Congrès de la Société québécoise pour la recherche en psychologie.

Eh oui, ça arrive aussi...
D’entrée de jeu, les auteurs affirmaient que peu d’études sur la violence conjugale tenaient compte des deux membres d’un couple. On aime toujours croire que le phénomène demeure l’apanage des hommes. Or, sur les 259 couples, âgés entre 18 et 35 ans, ciblés par l’enquête, 44 % des hommes et 55 % des femmes ont admis avoir exercé de la violence psychologique. Si près de la moitié des hommes ont ainsi commis cinq actes violents et plus, une majorité de femmes, quoique ténue, a fait de même.

Selon Statistique Canada, cité dans l’étude, la violence psychologique, chez un couple, serait de quatre à cinq fois plus élevée que la violence physique. Les chercheurs affirment que la première annonce fréquemment la seconde, qui survient alors environ deux ans plus tard. Les conséquences de la violence psychologique seraient aussi dévastatrices, sinon plus, que celles de la violence physique.

Une autre enquête récente, de la Commission cantonale de l’égalité de Berne, en Suisse, confirme elle aussi que la violence domestique n’est pas exclusive aux hommes. En préface de son document au titre évocateur, « Violence féminine : mythes et réalités »,  l’auteure, Eva Wyss, se dit convaincue que « l’examen, des deux aspects du phénomène (masculin et féminin), hors de tout stéréotype, contribuera à l’émancipation des femmes comme des hommes. Il y a des femmes violentes et des hommes victimes. » Mme Pelletier, si elle en reste à ses idées préconçues, ne fera pas partie de cette émancipation.

Mme Wyss confirme néanmoins que, même si l’ampleur véritable de la violence féminine reste à circonscrire, les blessures occasionnées par la violence physique sont plus nombreuses et plus graves chez les femmes que chez les hommes. Wyss soulève par ailleurs la résistance, tant collective qu’individuelle, à envisager la gent féminine capable d’agressivité. En effet, le féminin du mot « agresseur » n’existe toujours pas. L’image de la femme violente ne correspond pas à notre conception de la féminité tandis que le concept d’homme victime ne cadre pas davantage avec nos standards de virilité.

Et c’est pas tout…

J’ai traité dans ce blog ainsi que dans un article paru dans Le Soleil de Québec, l’un des rares quotidiens ouverts sur le sujet, de la parité homme femme en violence conjugale. Comme Le Soleil est devenu difficile à trouver en kiosque à l’extérieur de la région de Québec, j’en reprendrai avec bienveillance les grandes lignes à l’attention de Mme Pelletier.

Julie Pelletier
Martin S. Fiebert, un chercheur du département de psychologie de la California State University, a compilé plus de 282 études dont 218 enquêtes empiriques qui démontrent que les femmes seraient autant, sinon plus violentes physiquement que les hommes. Comment expliquer que le public ne soit pas au courant ? La violence féminine, ici comme ailleurs, reste taboue.  Ce n'est pas avant 1999 que Statistique Canada recensait enfin les signalements d'hommes agressés par leur conjointe. Tout l'historique de violence conjugale qui affectait les hommes avant cette année restera à jamais lettre morte. En 2005, Statistique Canada brisait le silence en révélant que 546 000 hommes étaient victimes de violence conjugale au pays.

Une autre pierre allait être jetée dans le jardin du discours féministe avec l'enquête psychosociale du Saguenay-Lac-Saint-Jean, réalisée en 2000 par la Direction de la santé publique. Selon ce document, 5,4% des hommes, qui ont vécu avec une partenaire au cours de l'année précédant l'enquête, avaient subi de la violence physique, comparativement à 2,4% de femmes pour la même période. Il s'agit de plus du double de victimes masculines. Ce n'est pas tout: 1,3% des hommes avaient subi de la violence physique sévère, contre 0,8% des femmes, tandis qu'au chapitre de la violence psychologique et des agressions verbales, 35,8% en avaient vécu, soit 1,5% de plus que les femmes dans la même situation. Veuillez prendre note, Mme Pelletier. Pour compléter le tableau, 5,4% des hommes avaient subi de la violence physique mineure, en comparaison de 2,4% de femmes.

«Le contraste pourrait indiquer que les hommes demeurent plus longtemps que les femmes dans une union marquée par la violence conjugale», affirmait Denis Laroche, de l’Institut de la Statistique du Québec, dans Le Quotidien du 25 janvier 2009. L'enquête du statisticien révèle que 3,9% d'hommes ont rapporté au moins un événement de violence physique au cours des cinq dernières années en comparaison de 2,9% de femmes, ce qui représente 70 200 hommes et 52 600 femmes, respectivement.

Il est regrettable qu’avec autant d’informations officielles et rigoureuses, une chroniqueuse généralement crédible, s’exprimant dans le quotidien le plus lu au Québec, s’abaisse à reprendre à son compte les clichés et stéréotypes féministes les plus éculés et les plus malveillants. Une telle attitude, en plus de contribuer à démoniser les hommes, accablés depuis près de 50 ans par des idéologues intégristes, n’aidera en rien à venir en aide aux femmes violentes qui cherchent une solution à leur condition. Un problème bien posé est à demi réglé, dit le proverbe. Balayé sous le tapis, il ne pourra que continuer à dégénérer. Les femmes, comme les hommes, en ressortiront perdants.

9 commentaires:

Anonyme a dit…

J'espere que vous lui en avez fait parvenir une copie.
Excellent papier.

Malthus

Olivier Kaestlé a dit…

Merci, Malthus. Oui, je lui ai envoyé ma chronique. C'est vous qui m'y avez fait penser. Merci aussi de ce conseil.

Bertrand a dit…

Cher Olivier,

Prévenez nous ou du moins, moi, de sa réponse.

Un complément à votre très bon article : http://www.maveritesur.com/la-verite-sur-les-violences-conjugales/

Bonne journée

Olivier Kaestlé a dit…

Sans faute, Bertrand. Et merci pour votre lien, que je vais de ce pas regarder.

briggo a dit…

Encore une fois malheureusement c'est un blogueur qui doit faire le travail du journaliste.
Quoi que personnellement je ne crois pas que madame Pelletier ignore l'ampleur de la violence conjugal envers les hommes.
Mais la dénoncer reviendrait pour elle a craché sur ceux qui lui donne a mangé à savoir les femmes et les femmes dans leur grande majorité n'ont pas envie d’entendre parler de violence conjugal envers les hommes, d'hommes victimes etc etc.

Olivier Kaestlé a dit…

@ briggo Votre commentaire me confirme, en effet, que trop souvent, les médias sociaux doivent suppléer à l'incompétence des médias présumés professionnels.

Le professionnalisme se voit facilement mis en échec, chez les journalistes comme chez les sexologues et psychologues, quand il implique de ramer à contre-courant des préjugés sexistes qui visent les hommes.

Moi non plus, je ne crois pas que Mme Pelletier soit ignorante de la bidirectionnalité de la violence conjugale et partage votre opinion à l'effet qu'elle ne mord pas la main qui la nourrit. Quand il deviendra tendance de dénoncer la violence commise par les femmes, je suis sûr qu'elle se tiendra dans le peloton de tête de ses dénonciateurs...

Olivier Kaestlé a dit…

@ Bertrand À ce jour, aucune réplique de Mme Pelletier.

Yann Takvorian a dit…

Ce qui m'amuse, c'est le message sous-jacent doublement misandre.

Dans la publicité Orangina (le sexe fort), l'homme agit comme une femme (pleurniche, s'occupe du ménage, de la cuisine...) et la femme (uniquement représentée par une voix) s'impose en prenant le discours (et l'attitude de l'homme).

Par contre, pour ne pas s'attirer les foudres des cartels féministes (la femme est ici agresseur), le personnage est représenté par un loup (encore masculin, symbole du prédateur).

A vous de juger:
https://www.youtube.com/watch?v=jxDAonU8FOA

fylouz a dit…

Y'en a pour tous les goûts :

https://www.youtube.com/watch?v=y2EtebbWDWY