mardi 23 juin 2015

Travail en milieu (in)hospitalier : vers le point de non retour ?

Le téléphone sonne et je ne décrocherai pas.  C’est ainsi depuis dimanche, jour qui sonne le glas de mes maigres deux semaines de vacances estivales.  Il m’en aurait fallu le double pour récupérer de mon travail de bête.  C’est avec un malaise rarement vécu dans mon cheminement professionnel que j’essaie d’envisager positivement mon retour au travail sur appel.  Je n’y arrive pas.

Le CHRTR
Puis ce matin, je tombe sur la lettre ouverte de Danika Paquin, une préposée aux bénéficiaires qui a remis sa démission du Centre hospitalier de Trois-Rivières, celui-là même où je suis employé.  J’ai travaillé avec Danika, une jeune femme adorable et dévouée qui n’a certainement pas écrit cette missive pour se rendre intéressante, encore moins pour jouer les trouble-fête.  Dans le compte-rendu pondéré, circonstancié et précis qu’elle a livré, je ne reconnais que trop bien les conditions de travail aberrantes, pour ne pas dire inhumaines, qui sont le lot des infirmières et des préposées de cet hôpital.  Et qui ne vont pas en s’améliorant.

Et pire encore, j’en constate les impacts sur les patients.

Je travaille au CHRTR comme agent de service privé.  En quoi consiste ce poste ?  Je suis un agent de sécurité en civil chargé de veiller sur les patients psychiatrisés.  Vieillissement de la population « aidant », ce sont surtout des personnes âgées atteintes de démence, Alzheimer, frontale ou autre, qui constituent l’essentiel de ma « clientèle ».  Confusion, agressivité allant parfois jusqu’à la violence, risques de chute et de fugue constituent autant de problématiques à gérer au quotidien, dans une environnement peu réceptif par moment aux difficultés et contraintes qu’implique ce métier pour le moins ingrat.

Quand je parle d’environnement peu réceptif, je ne fais nullement allusion aux infirmières et préposées avec lesquelles je travaille et qui m’apportent la plupart du temps le soutien qui m’est nécessaire, dans la mesure de leurs disponibilités, en vue de gérer des situations parfois répétitives ou potentiellement explosives. À l’occasion, l’explosion survient, et des agents en uniformes doivent monter aux chambres, ou descendre à l’urgence psychiatrique, pour prêter main forte à un agent aux prises avec un ou des patients incontrôlables. 

Le problème sur le terrain, ce n'est pas un mystère, résulte de priorités étatiques où la bureaucratie s’est développée plus vite et au détriment des ressources de première ligne dans un contexte de coupures draconiennes.

De mal en pis…

Pendant trois ans, plusieurs collègues et moi avions la chance d’occuper des postes à temps plein et, par conséquent, de disposer d’horaires de travail.  À tort et à raison, la direction du CHRTR a jugé qu’il y avait trop de services privés, et qu’il fallait en réduire le nombre.  Comme un extrême en entraine généralement un autre, on est passé de trop de services privés à pas assez.  C’était suffisant pour que nous retombions sur appel, moi malgré mes 14 ans d’ancienneté, comme à mes débuts.  Ne nous reste plus qu'à vivre en fonction du prochain coup de fil, incapables de planifier vie familiale, rendez-vous et déplacements (Ma blonde habite à deux heures de route de Trois-Rivières.). 

Comme si ce n’était pas suffisant, nous pouvons voir nos quarts de travail interrompus à tout moment, si le personnel, à qui on demande de couper le plus possible, juge que le patient n’a plus besoin de surveillance.  Or, souvent, ce qui calme un patient, c’est l’agent.  Il n’est pas rare qu’une fois celui-ci parti, le patient redevienne ingérable et qu’on doive appeler un nouvel agent.  Entretemps, un employé a perdu un quart de travail et sa semaine n’en finit plus de finir.

Les premiers pénalisés : les patients et le personnel

L'urgence du CHRTR
Il est important d’expliquer ce contexte si on veut comprendre ses impacts sur les patients.  Faute de surveillance, des patients à risque de chute tombent, et parfois se blessent.  D’autres, confus, tentent de s’enfuir, et se montrent parfois agressifs envers les infirmières ou les préposées qui tentent de les raisonner.  Les agents en uniformes, souvent débordés, doivent intervenir plus souvent qu’à leur tour.

Infirmières et préposées sont plus exposées que jamais à la violence et doivent parfois marcher sur des œufs pour éviter les coups.  Les familles sont souvent déconcertées devant le manque de soutien sécuritaire qui affecte leur parent hospitalisé.

Un contexte toxique

Travailler dans un tel contexte, aussi toxique, où conditions de travail des employés et conditions d’hébergement des patients, si étroitement inter reliées, vont en se dégradant, n’a rien de réjouissant.  Il est très difficile d’envisager à moyen ou même à long terme une amélioration d’une situation aussi biodégradable.   Et le moral des troupes n’est pas à la hausse, pour dire le moins…

Le téléphone sonnera bientôt dans une heure, deux, ou dans une minute, ou pas du tout.  S’il sonne, vais-je décrocher ?  Ou vais-je décrocher… de ce poste, et de ce contexte si peu… hospitalier ?  Je me donne un moment de réflexion.

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