vendredi 10 février 2012

Affaire Shafia : le rôle de Tooba

Tooba Yahya
Plusieurs ont poussé un soupir de soulagement quand le verdict est tombé : Mohammad Shafia, son fils Hamed et sa seconde femme, Tooba Yahya ont tous été reconnus coupables d’homicide au premier degré sur les personnes des trois filles et de la première épouse du père, mortes noyées au cours d’un meurtre maquillé en accident à Kingston, Ontario.  Aucune complaisance, aucune excuse, rien d’autre qu’une rigueur implacable commandée par une preuve circonstancielle très forte a présidé à cette décision sans équivoque sur notre réprobation sociale.  Le message envoyé par la Justice de Kingston a été limpide : le crime d’honneur, bien qu’il ne soit pas reconnu comme tel par le code criminel canadien, vient de se voir sanctionné par le plus sévère verdict et la sentence la plus lourde, la perpétuité. 

Un élément d’analyse non dénué d’importance demeure le fait que, tous autant qu’ils sont, les trois accusés ont été jugés sur le même pied et ont été condamnés avec la même fermeté.  Le jury aurait pu décider d’invoquer les circonstances atténuantes pour Hamed, âgé de 18 ans au moment des meurtres, en soulignant qu’il vivait sous l’emprise de son père, considéré comme l’instigateur du complot.  Le jurés auraient pu surtout se laisser attendrir par les larmes compulsives et les yeux d’épagneul de Tooba, voyant en elle la victime désemparée de l’oppression patriarcale d’un mari cruel et fanatique. 

Or, il n’en a rien été : tous coupable, même la femme.  Se peut-il qu’en plus d’évoluer quant à la nécessité de reconnaître le danger des crimes d’honneur, la Justice, fut-elle ontarienne, réalise l’urgence de responsabiliser les femmes coupables ou complices d’homicide par des châtiments correspondant à la gravité de leur crime ?  Laissez-moi rêver…

Deux portraits de Tooba

Mohammad Shafia
Si la responsabilité du père ne fait aucun doute, il se trouvera sans doute des âmes charitables pour croire que Tooba aura agi par crainte d’aller rejoindre les quatre autres victimes au fond de l’écluse fatidique.  Cette perspective est-elle si invraisemblable ?  Il faut reconnaître, même pour le sceptique fini qui écrit ces lignes, que ses allures de femme foudroyée, taraudée par une vive douleur, incapable de contrôler le torrent de larmes qui l’assaillait, avait de quoi laisser perplexe.  Mais quel était au juste le motif de son affliction ?  La mort de quatre membres de sa famille, vraiment, ou la perspective du sort qui l’attendait, de même que son mari et son fils, à moins qu’il ne s’agisse de l’avenir des autres enfants survivants, ou de tous ces éléments en alternance ?  Nul ne saurait le dire. 

Pour illustrer l’ambiguïté suscitée par la personnalité de Tooba Yahya, j’ai choisi deux chroniques parues au lendemain du verdict, qui expriment chacune un point de vue résolument différent, pour ne pas dire opposé, l’un de l’autre.  Je fais remarquer que le titre de chaque article contient le mot « haine », le premier appliqué aux oppresseurs islamistes des femmes, le second, à Tooba elle-même.

L’épouse écrasée par son mari

Hamed Shafia
Fidèle au style précautionneux et tatillon qui lui est propre, Yves Boisvert avance à pas feutrés dans cet univers alambiqué, avec sa chronique intitulée La haine des femmes.  À ses yeux, Tooba vivait incontestablement sous l’emprise de Mohammad : « Toujours, elle rentrait dans le rang », écrit-il, avant d’ajouter, plus bas : « Et jusque dans sa défense, elle a obéi à la loi de Mohammad Shafia.  Elle en paiera le prix. »  À l’appui de son argumentaire, Boisvert, sans doute un mouchoir à la main, fait valoir que l’épouse avait déjà confié à l’enquêteur de la GRC qui parlait le farsi, qu’il ne s’agissait pas d’un accident, avant de se dédire le lendemain.  Elle n’avait pourtant pas été en contact avec son mari dans l’intervalle.  Le chroniqueur conclut néanmoins : « Le lendemain, l’ordre patriarcal des choses a repris le dessus. »  Ce que ce bon vieux sur-moi associé au sacro-saint concept de patriarcat ne fait pas faire… ou dire.

L’argumentaire de Boisvert n’est pas cependant fait que de complaisance.  Il écrit : « Elle n’avait pas préparé l’itinéraire, fait des recherches, confessé son plan à des proches (le père Shafia avait dit qu’il voulait noyer une des ses filles, trois semaines avant l’avènement). »  En bref, il était possible, selon le journaliste, de soulever des doutes sur l’intention criminelle de la seconde épouse Shafia, un point de vue que l’on peut autant attribuer à sa lecture des faits objectifs qu’à un préjugé favorable aux femmes envisagées comme victimes de facto, optique qu’il n’est pas le seul à partager à La Presse.

Alors qu’Yves Boisvert voit en Tooba une cinquième victime, sans s’arrêter le moins du monde au sort d’Hamed, certainement influençable à l’époque des meurtres vu son très jeune âge, Isabelle Maréchal, dont le style enflammé et à l’emporte-pièce se situe aux antipodes de celui du chroniqueur de la rue Saint-Jacques, présente un portrait radicalement différent dans sa chronique intitulée La haine d’une mère.

La manipulatrice félone

Palais de justice de Kingston, Ontario
D’entrée de jeu, la chroniqueuse abat ses cartes : « La timide Tooba, mariée trop jeune à cet homme qu’elle ne connaissait pas, rigide et contrôlant, ne jurant que par l’honneur, voilà le portrait de femme soumise à son mari qu’on tente de nous faire avaler. »  Si la chronique de Boisvert n’était pas parue le lendemain, on aurait pu croire à une flèche qui lui était destinée. 

Bien que je ne souscrive pas toujours aux points de vue de Mme Maréchal, j’ai trouvé son portrait de Tooba plausible, voire crédible, à défaut de déterminant.  À ses yeux, l’aplomb de l’accusée pendant son procès était plus que confondant : « Sans doute le jury du procès Shafia aurait-il pu nourrir une certaine pitié à l’endroit de Tooba si elle n’avait osé témoigner comme elle l’a fait.  Pendant six jours, dont quatre de contre-interrogatoire, Tooba s’est défendue comme une lionne en cage, avec une force étonnante et un aplomb que même le père Shafia n’a su démontrer.  Tooba n’est pas une fleur fragile qui répond sans mot dire aux ordres de son mari. »  Difficile de trouver un point de vue plus éloigné de celui d’Yves Boisvert.

Le reste de la charge de Mme Maréchal est d’autant plus cinglant qu’il provient d’une femme, avec un éclairage et une absence de complaisance dont on ne trouve que rarement l’écho dans la presse québécoise en pareil cas.  Aux yeux de la journaliste du Journal de Montréal, Tooba était « l’archétype de la mère jalouse qui préfère ses fils à ses filles » et qui, se voyant refuser le droit à la liberté de vivre sa vie de femme, cherche à circonvenir celle-ci chez ses filles, qu’elle regarde avec dégoût, allant jusqu’à rapporter la moindre incartade au tyran domestique, espérant sournoisement un châtiment exemplaire.  Cette perception peut paraître aussi subjective que celle de Boisvert, pourtant, elle n’en demeure pas moins réaliste.  En comparaison, celle du chroniqueur de La Presse semble sortie d’un vieux téléroman de Lise Payette. 

Maréchal ne nie pas pour autant toute parcelle d’humanité à Tooba Yahya : « Oui, elle a pleuré quelques fois en écoutant sans bouger le récit tragique de la mort de ses trois filles.  Ni le repentir ni les larmes ne peuvent conspuer l’horreur du geste. »  En effet.  Après tout, le père et le fils n’ont-ils pas, eux aussi, versé quelques larmes ?

Et Rona dans tout ça ?

Rona Shafia
On s’est peu arrêté au cas particulier de Rona, dans cette folle saga, et c’est un tort, puisque l’enjeu la concernant ne manque pas d’intérêt.  En effet, lors de son arrivée au Québec, Mohammad Shafia avait caché à l’Immigration que cette femme était sa première épouse, Tooba n’étant « que » la seconde.  Or, la reconnaissance de son statut de première conjointe aurait garanti à Rona, si elle avait demandé le divorce au Québec, une pension princière ainsi que la moitié des biens de son mari, en vertu de la loi québécoise sur le patrimoine. 

Shafia s’étant porté acquéreur d’un centre commercial d’une valeur excédant deux millions $, on peut présumer que la première épouse aurait pu couler des jours paisibles, ce que Tooba, peut-être plus avisée que ce qu’Yves Boisvert présuppose, n’était certainement pas sans avoir compris.  Une fois la rivale de toujours éliminée, qui sait si la complice au regard larmoyant n’aurait pas demandé le divorce, bénéficiant par le fait même des largesses dont Rona aurait pu devenir la première bénéficiaire ? 

Qui, finalement, est Tooba Yahya ?

Les motivations d’un être humain sont complexes et souvent contradictoires.  Et si la vraie Tooba se situait à mi-chemin entre les deux portraits brossés par les chroniqueurs cités plus haut ?  L’ambivalence étant au cœur de l’être humain, une telle hypothèse n’a rien d’inconcevable.  Après tout, qui d’entre nous n’a jamais été exaspéré par un être cher au point de vouloir l’expédier en orbite autour d’Alpha du Centaure ?  Que Tooba ait pu devenir complice à part entière de son mari dans l’élimination de ses enfants n’est pas incompatible avec le repentir et l’aveu que l’accident n’en était pas un. 

Les quatre victimes
Elle ne serait pas la première femme à rejeter la responsabilité partagée de ses actes avec son mari en lui adressant ces propos lapidaires, cités par Yves Boisvert : « Dans quel désastre m’as-tu entraînée ? »  La perspective d’éliminer une rivale pour des motifs sentimentaux ou pécuniaires aurait pu rendre à cette femme vraisemblablement névrosée la perspective de tuer ses propres enfants plus supportable, à défaut d’acceptable.

On ne saura probablement jamais quelles auront été les motivations de Tooba dans ce quadruple meurtre, mais il reste probable qu’elles aient été multiples.  Elles ont pu se voir mêlées de crainte des foudres de son mari, d’esprit de vengeance envers ses filles trop libres, de rivalité amoureuse envers Rona, sinon de volonté de se garantir des lendemains lucratifs, une fois la séparation demandée d’avec un homme aussi dominateur que modérément séduisant.  

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Derrière chaque grand homme d'affaire et séduisant de par sa richesse, il y a toujours une femme qui en réalité contrôle le tout. Amen et ainsi soi-elle.

Olivier Kaestlé a dit…

Je ne sais si on peut à ce point généraliser, mais il existe en effet de nombreux cas de ce genre, peu importe la classe sociale. Selon un récent reportage de Radio-Canada, ce serait Tooba qui aurait insisté pour que, si son mari tenait tant à tuer ses filles, Rona fasse partie du lot. Voilà qui prouverait sa très bonne connaissance de la justice familiale québécoise et sa conscience des enjeux.

Anonyme a dit…

Comme quoi le droit de la famille et le patrimoine familial étant si inéquitable pour les hommes, et tellement irréellaliste de fortune pour les femmes, comment s'étonner qu'un couple sur deux se séparent, que dans 80% des cas, la décision vient de la femme. Que la très plausible thèse des réelles intentions de Tooba, se soient traduites par sa participation à cette histoire d'horreur ne me surprendrait aucunement. Franco Nuevo disait""ou il y a de l'homme, il y a de l'hommerie", une figure qui colle à la peau du féministe radical et de ce poison qu'est le patrimoine familial ainsi que le systeme d "injustice" qui colle tout ceci ensemble. Et que dire de ces élus qui détournent le regard de cette triste réalité, quel gachis que tout ça....

Olivier Kaestlé a dit…

Bien vrai, ce que vous dites. On pourrait paraphraser "Où il y a de l'homme, il y a de l'hommerie" par "Où il y a de la femme, il y a de la femmerie". Il semble bien que la turpitude n'ait pas de sexe, même si elle s'exprime différemment.