samedi 5 mars 2011

Captif du Prisonnier, de McGoohan

Patrick McGoohan
La semaine de relâche se termine et avec elle ma redécouverte de la série qui en 1967 devait bouleverser à jamais les critères de l’industrie télévisuelle de l’époque.  Le Prisonnier affichait un titre prophétique, puisque cette oeuvre devait par la suite enfermer son créateur, Patrick McGoohan, dans le type de personnage énigmatique, individualiste et indomptable qu’il avait créé.  

Cette fresque magistrale, alliant espionnage, science-fiction, intrigue policière, critique sociale et politique ainsi que questionnements existentiels sur la place de l’être humain dans l’absolu et sur le respect de son individualité, réussit le tour de force d’exploiter et de démontrer les possibilités de la télévision, ce média jusqu’alors mésestimé, en plus d’en reculer les limites.   Il n’est pas exagéré d’affirmer, comme l’ont fait certains, que McGoohan a incarné pour ce média à l’époque ce qu’Orson Welles a représenté pour le cinéma des années 40 et 50.

En effet, la télévision britannique – et internationale - était au mieux populaire, grâce notamment aux séries de ITC, qui confirmaient la british invasion au petit écran, au pire un cul-de-sac pour les artistes qui n’avait pas réussi au cinéma, ou  qui en avait été exclus, par le caprice du public ou les méfaits de l’âge.  Tony Curtis, co-vedette de Roger Moore dans Amicalement vôtre (The Persuaders), reste un exemple éloquent de ce dernier cas de figure, malgré son extraordinaire performance de L’étrangleur de Boston, à peine deux ans plus tôt.

De John Drake au numéro 6

John Drake
Vedette triomphante de la série d’espionnage Destination danger (Dangerman, en Grande-Bretagne, Secret Agent, aux Etats-Unis), Patrick McGoohan trouvait que les limites de cette excellente série, après 83 épisodes, allaient néanmoins le rattraper.  Une idée avait commencé à germer dans son esprit dès 1962, et s’était développée, au contact de George Markstein, journaliste et scénariste : celle d’une maison de retraite pour agents secrets.  Aux dires de Markstein, qui avait une certaine connaissance des services secrets, de telles prisons dorées existaient bel et bien; le retraité y était totalement pris en charge par l’État, afin que les renseignements classés confidentiels le restent. 

C’est au cours de ses tournages pour Destination danger, que McGoohan découvrit le petit village de Portmeirion, au nord-ouest du Pays de Galles, un environnement idyllique à l’architecture italienne créé par Clough William-Ellis.  Fasciné par la tranquille étrangeté des lieux, la vedette britannique avait commencé à y visualiser le concept de maison de retraite de Markstein.  Ce dernier ne voyait cependant dans le projet de son associé qu’une intrigue d’espionnage conventionnelle, et finira bien plus tard par abandonner le plateau de tournage du Prisonnier au bout de 13 épisodes, excédé par la tournure devenue incompréhensible, à ses yeux, que McGoohan était en train de donner à sa série.

Le village de Portmeirion
Décidant d’abord de quitter l’émission qui l’avait popularisé en plus de faire de lui l’acteur de télé le mieux payé de Grande-Bretagne, Patrick McGoohan rencontra le grand patron d’ITC, sir Lew Grade, et lui fit part dans la même foulée de sa démission et de son projet de série.  Se disant qu’il valait mieux accepter cette dernière option que de perdre définitivement sa lucrative vedette, l’homme d’affaires ne voulu même pas entendre parler du contenu de la série.  Seules les prévisions budgétaires l’intéressaient, ce que McGoohan s’empressa de lui présenter.  Le lundi suivant, les fonds étaient déposés dans le compte de la compagnie Everyman, fondée pour l’occasion par McGoohan et David Tomblin, réalisateur avec qui l’interprète de John Drake avait déjà travaillé.  Le projet qui habitait McGoohan était sur les rails.  Il allait désormais le hanter.

Le héros qui ne triomphe pas

David Tomblin
Lorsque, gamin, je vis le tout premier épisode du Prisonnier, je fus interloqué :  Comment ça, John Drake ne gagne pas à fin ?  Cette interrogation, plusieurs la ressentirent comme une fausse note, voire une trahison.  McGoohan a toujours nié que John Drake ait pu être le numéro 6.  Certains prétextent des motifs de droits d’auteur, mais il est permis de croire sa version.  Dans l’épisode intitulé L’impossible pardon, le numéro 6, transféré dans le corps d’un colonel à la solde du village, retrouve sa fiancée et son beau-père, inventeur de la machine à l’origine du transfert.  L’attachement qu’il manifeste alors à cette femme cadre mal avec le célibataire cynique, parfois misogyne, qu’était Drake.  Précisons, pour l’anecdote, que McGoohan, catholique irlandais, qui avait toujours refusé d’embrasser une femme à l’écran, a toutefois octroyé cette « licence » à son numéro 6 transféré, un pied de nez savoureux.

La fiancée représente l’un des rares personnages féminins, comme masculins du reste, auquel le numéro 6 arrive à faire confiance.  Dans le village, nul ne peut dire qui sont les prisonniers ou les geôliers.  Les uns comme les autres semblent asservis par un univers trompeusement paradisiaque que McGoohan n’hésitera pas à associer plus tard à notre société de consommation.  La manipulation politique y joue un rôle capital, comme en témoigne l’épisode Liberté pour tous, écrit et réalisé par lui, où la sincérité même du numéro 6 et sa volonté d’exhorter ses semblables à secouer leurs chaînes sont récupérées par le pouvoir en place pour mieux contrôler les électeurs.

Un lieu idyllique...
Il n’est pas jusqu’à l’Éducation qui passe au crible du microscope critique de l’auteur.  Dans Le général, un cours de trois années condensé en trois minutes peut être assimilé en regardant la télévision.  Le prix à payer ?  La perte de tout esprit critique, de toute perspective historique et politique.  Qui sait si certains hauts fonctionnaires ne gagneraient pas à visionner cet épisode… au ralenti, si nécessaire, afin de bien en saisir les tenants et aboutissants.

Au terme de 17 épisodes dont l’intérêt ne se dément jamais, à l’exception de deux, plus faibles, écrits et réalisés par David Tomblin, McGoohan signe le script et la réalisation des deux derniers opus, prodigieux, qui valent à eux seuls le détour : Il était une fois et Le dénouement.  Le premier l’oppose au numéro 2 (un autre, comme à chaque épisode) interprété par l’excellent Leo McKern dans un duel d’acteur qui, au terme du point culminant de la série, provoqua une dépression momentanée chez le personnage comme chez l’interprète, McKern lui-même.

... pour une série hors du commun.
Le dernier épisode contient quant à lui le plus formidable canular de l’histoire de la télévision : après un simulacre de procès où le numéro 6 « regagne » sa liberté, il conquiert aussi le droit de rencontrer enfin le numéro 1.  Au final, confronté à son adversaire de toujours, après lui avoir arraché un masque nous montrant absurdement un chimpanzé, c’est le visage du numéro 6 lui-même qui apparaît finalement.  L’épisode, qui battit à l’époque tous les records de cotes d’écoute, souleva une  telle colère que McGoohan et sa famille durent momentanément quitter l’Angleterre. 

Le sujet reste ouvert

Patrick McGoohan
Morale de cet histoire, selon l’auteur : nous portons tous en nous un village, dont nous sommes à la fois le numéro 1 et le numéro 6, le geôlier et le prisonnier.  Il disait cela en 1977.  Des années après, interrogé sur le sens de sa conclusion si controversée, il devait déclarer : Si vous trouvez le sens de ma série, je serais ravi que vous me le communiquiez.  Une façon comme une autre de nous renvoyer à nos devoirs en nous disant : le bonjour chez vous !

9 commentaires:

Malthus a dit…

Contrairement à Adam West qui fut, effectivement, captif du personnage de Batman et ne parvint jamais à le dépasser, Patrick McGoohan ne fut jamais prisonnier du numéro 6.
On le supplia de prendre le role de Gandalf dans le Seigneur des Anneaux. Il refusa. Meme Chose pour Dumbledorf dans Harry Potter. Il refusa le perso de James Bond dans Dr No et refusa aussi d'incarner Simon Templar dans Le Saint.
Il refusa de prendre le baton pour Columbo lorsque Peter Falk s'en lassa- citant sa grande amitié pour Falk- et accepta, presqu'a contre-coeur, le role d'Edward Longshanks dans Braveheart- role magnifique qu'il campa de main de maitre.
Patrick McGoohan était un homme en pleine possession de son métier et de sa destinée et les seules prisons qui l'encarcanèrent émanaient de sa propre personne. Patrick McGoohan était effectivement le numéro 1 de son numéro 6- le seul responsable des bulles blanches qui l'empêchaient de s'évader et d'aller marcher dans un autre pré...
Merci beaucoup Olivier pour ce papier. Que de bons souvenirs!!!

Olivier Kaestlé a dit…

Je vois que vous connaissez vos classiques, Malthus. Je me suis délecté de cette série que je me suis offerte en coffret et que je compte revisionner sous peu, tant elle contient de détails fascinants que de multiples visionnements ne sauraient révéler. C'est ce qui rend cette saga immortelle, formule qui relève bien souvent du cliché de convenance, mais qui dans ce cas précis, s'applique on ne peut mieux. Je suis heureux que mon topo vous ait plus. En effet, que de souvenirs !

Malthus a dit…

Nous sommes les enfants d'une même époque olivier- rien de bien surprenant à ce que nos intérêts se recoupent et convergent...
Le Prisonnier, Star Trek et The Grugeot et Délicat; le Major Matt Mason et Captain Action, les Beatles, the Mamas and the Papas... Je doute que nous ne partagions pas beaucoups de nos références d'enfance.
Pour ma part, point de vue coffret, je redécouvre avec grand plaisir les épisodes de Outer Limits. En noir et blanc , merci beaucoup- lorsqu'on se permettait se prendre une pleine heure pour développer un sujet qui n'en souffrirait pas plus de quinze dans le Ray Bradbury Theater...
Tiens, juste pour le fun- vous souvenez-vous d'une bande dessinée télé du nom de Kool McCool- un hippie qui réglait tous ses problèmes en projettant de la fumée de marijuana vers l'antagoniste???
Ahhh, les années soixante! :)

Olivier Kaestlé a dit…

Kool McCool, là vous me ramenez loin dans le temps ! En effet, nous partageons beaucoup de références culturelles de créations qui, surgies de l'air du temps, sont devenues éternelles. Le Prisonnier fait partie de ces oeuvres incontournables : mon garçon de 16 ans, pourtant rompu aux mangas et jeux virtuels de tout acabit, en est resté bouche bée, me concédant qu'il n'avait jamais rien vu de pareil.

Je dois vous avouer mon ennui insurmontable devant les séries policières ou vaguement science-fi actuelles : toujours le même procédé narratif et les thèmes semblent classées par des bureaucrates : autopsies dans CSI, vieilles affaires dans Cold Case, disparitions dans Porté disparu, crimes sexuels dans Law and Order, aucune surprise.

En comparaison, une honorable série B des seventies, Hawaii 5-0, représente un havre de diversité et de mélange de genres. Bien pour dire, on ne réalisait pas ce qu'on avait dans le temps...

Malthus a dit…

Il y a belle lurette que je n'écoute plus la télévision de masse- autant parce que son contenu est insipide, remâché et prévisible que parceque je ne tolère plus le martellement continuel des images et des messages misandres qui me mettent en rogne et me donne la nausée.
Je choisis avec soin les émissions que j'écoute et je tire tout- virtuellement tout- de la toile (90% moins d'annonces publicitaires). Ou j'achète les dvd.
Comme vous, je trouve les émissions recettes bien ennuyantes et m'en tiens loin. Nous avons cependant droit à quelques rares petits bijoux, House tronant en tête de liste. Un docteur grincheux à souhait, athé, accroc aux drogues et dont l'adage est "tout le monde ment!"- on est loin de Marcus Wilby!
Point de vue comédie, The Big Bang Theory ne laisse pas sa place et me rappelle un peu le regretté Soap avec son humour dérapé et ses personnages loufoques. Le perso de Sheldon, tout particulièrement, est une perle de comédie à la fois intelligente et complètement off the wall. J'ai tellement accroché que j'ai acheté tous les dvds.
Comme je suis cuisinier boulanger-patissier de profession, j'affectionne les combats de chefs et autres Kitchen Nightmares mais, hormis celà, je dois avouer trouver le paysage télévisuel bien morne. Même Survivor (que j'ai toujours adoré) s'essouffle et nous ressert les vieux de la vieille dans l'espoir de garder notre intérêt. L'originalité et le nouveau est loin d'être au rende-vous!
Film a voir absoluement: Inception. Vous jettera en bas de votre chaise.

Olivier Kaestlé a dit…

Intéressantes pistes d'exploration, dont je prends note. Merci, Malthus.

Sébas a dit…

@ Olivier Kaestlé:

J'aime bien votre blogue...
et votre évolution -idéologique- personnelle (j'ai eu un peu la même que vous... mais je suis rendu encore bcp plus "radical" que vous)
;-)

En tout cas, un des meilleurs moyens que j'ai trouvé pour combattre les pubs, les téléromans, les nouvelles, etc sexistes = bye bye télé.

Et il y a d'autres bonnes raisons (que le maintien de notre intégrité personnelle et/ou santé mentale), pour s'en débarrasser:

-perte de temps
-la télé est un support pour la pub
-abrutissement
-les ondes nous rendent littéralement "gagas" (il y a des études sur ce sujet)


Et certains disent:
"Consommer c'est voter"
Alors je vote pour la "destruction" de ce média.
;-)

Ça coute rien et si assez de monde fait la même chose... une bonne partie de la "guerre anti-homme, anti-famille et anti-enfants", sera gagnée

Ben oui il restera "l'état dans l'état féministe" (*sic), mais au moins ils perdront un de leur gros outil de propagande.

p.s.
Comme vous pouvez le constater, je ne rien à dire de spécifique sur le "Captif du Prisonnier". Désolé et lâchez pas l'excellent travail.

p.p.s
Je suis un ex-militant... qui a fait une "régurgitation aigue" de toutes ces questions et un burnout (j'ai vraiment consacré 10-15 heures jour à la cause et ce, pendant plusieurs années). J'ai encore un site "ouèbe" assez connu (mais pas mis à jour): ça commence par "égal" quelque chose. ;-)

Olivier Kaestlé a dit…

Pas grave pour le Prisonnier, je doute que nous soyons sous peu poursuivis par un ballon blanc...

Je suis peut-être plus radical que vous le supposez, Sébas. En fait, en dehors des chaînes d'info continues, je ne regarde pour ainsi dire aucune télé. Même Série + a fini par me décourager pour les raisons qui vous poussent à vous pousser du petit écran : je suis devenu excédé des inévitables crimes passionnels et sexuels nous rabâchant les mêmes éternels stéréotypes d'hommes prédateurs et de femmes victimes.

Je garde un faible pour les vieilles séries, dont le Prisonnier, reflet d'une époque où montrer un homme intelligent et déterminé à l'écran ne constituait pas une menace pour l'identité féminine ou féministe.

Ceci dit, Sébas, j'ai entendu parler de vous en très bons termes de militants et, sans être flagorneur, me félicite de votre participation. Be seeing you !

Anonyme a dit…

Oui, cette série était génial. un vrai délice. Serge