jeudi 14 avril 2011

Élections : au cas où vous seriez – trop – sûr de votre choix…

Des élections fédérale dont on se serait volontiers passé sont au programme le 2 mai prochain.  En 2008, l’opposition avait blâmé avec raison Stephen Harper pour avoir violé sa propre loi obligeant un gouvernement à respecter son mandat de quatre ans sans déclencher d’élections anticipées.  En 2011, c’est la même opposition qui renverse le gouvernement deux ans avant terme avec la perspective, soit de reconduire Stephen Harper dans un mandat minoritaire pendant quatre ans, donc deux de plus que celui qu’il était en train de remplir, soit, pire pour elle et pour de nombreux électeurs qui redoutent cette avenue, de donner au parti au pouvoir les clefs du premier gouvernement conservateur depuis Brian Mulroney.  Si tel était le cas, la déconfiture des partis libéral, bloquiste et du NPD serait totale et ils auraient des comptes à rendre, 300 M $ de dépenses électorales plus tard, à leur base respectives et au payeur de taxe. 

Dessin : Serge Ferrand

Comme nous voilà coincés avec un psychodrame que nous n’avons pas choisi, autant en faire notre profit et nous interroger, au cas où notre choix était fait d’avance, sur nos motivations et, surtout, sur celles de notre candidat favori.  Le diable reste toujours le meilleur des avocats et, compte tenu du nombre élevé d’indécis révélé par les sondages, cet exercice pourrait s’avérer salutaire.  De toute façon, quel que soit votre choix, il sera nécessairement douteux, vu la brochette de candidats, mais au moins, vous pourrez expliquer les raisons de votre décision.

En commençant par le moins dangereux…

Examinons les partis en course, du plus inoffensif au plus redoutable.  D’abord, Mme May, du parti vert.  Voilà, c’est fait.  Ma tante Mimi est aussi sympathique qu’elle, mais je ne la vois pas décider des destinées du pays.  Tout puissant au Québec, le Bloc est bien sûr absent du reste de la scène fédérale, ce qui lui donne un curieux statut de parti semi-inoffensif, mais Stephen Harper lui doit néanmoins de ne pas avoir pu arracher un mandat majoritaire en 2008 grâce au poids démographique du Québec.  Souvenons-nous cependant de l’entêtement du premier ministre à maintenir les coupures de programmes culturels et le durcissement annoncé de la Loi aux jeunes contrevenants.  Jusqu’à quel point le Bloc a-t-il joué de son rayonnement ou Harper de maladresse stratégique à cette occasion  ?

Gilles Duceppe, au goût du jour
Le Bloc s’est vu reprocher sa responsabilité dans le renversement de l’actuel gouvernement, ce qui alimente, malgré sa popularité, une perception d’opportunisme, chez ses détracteurs.  Sa position sur les enjeux liés aux accommodements raisonnables, question sensible au Québec, est aussi claire que celle d’Amir Khadir qui affirmait, lors de l’annonce du projet de loi 94 sur le port du niqab, que c’était la bonne chose à faire, pour conclure, lors de son dépôt, que le gouvernement Charest avait manqué une belle occasion d’affirmer la nécessité d’une société laïque.  Bénéficiant lui aussi de la popularité de celui qui ne sera jamais au pouvoir, Gilles Duceppe a affiché, selon les circonstances, une certaine tolérance aux accommodements, récemment de passage au Saguenay, une certaine tolérance à la prière de Jean Tremblay, et il affichera probablement aussi une certaine tolérance envers une société laïque séparant clairement la religion de l’État.  Alors, est-ce assez clair pour vous ?

Moi aussi, j’aimerais bien prendre une bière avec Jack Layton, mais je suis toujours surpris de l’idée fixe d’un parti de gauche de pouvoir augmenter les impôts des grandes entreprises, cette fois à 19,5 %, soit trois points de plus, sans risquer un exode de celles-ci vers les pays de l’Asie ou de l’Amérique du Sud, où la main d’œuvre ne coûte rien et les contraintes environnementales demeurent symboliques.  M Layton n’a-t-il pas entendu parler d’une crise manufacturière et des pertes d’emplois massives qui s’en sont suivies ?  Si une solution aussi simple pouvait renflouer notre déficit sans dommages collatéraux tout en gagnant des votes, croyez-vous qu’elle n’aurait pas été envisagée ?

Michael Ignatieff, biodégradable
Parmi les inoffensifs, j’aurai plus classer Ignatieff en début de liste, mais les intentions de vote nationales le place néanmoins au deuxième rang, alors… Le chef du parti libéral n’a pas réussi à prouver qu’il pouvait devenir davantage qu’une version un peu plus présentable de son prédécesseur, Stéphane Dion.  Aussi froid, cérébral, d’apparence aussi déconnectée que lui, « Iggy » ne passe pas, comme en témoigne, sondage désastreux après sondage calamiteux, le test de la perception populaire.  Il faut dire que le scandale des commandites a laissé un trauma durable dans les esprits qui contredit le vieil adage selon lequel la mémoire de l’électeur n’a que six mois.  Fidèle à la tradition libérale, Ignatieff attaque davantage le programme de son adversaire qu’il n’expose le sien.

Le redoutable Stephen Harper

Stephen Harper, premier ministre sortant, reste à plus d’un titre le candidat le plus redoutable.  D’abord, il est au pouvoir, ensuite, il pourrait y devenir majoritaire et, d’une façon comme d’une autre, il restera premier ministre.  De l’avis de plusieurs, le chef conservateur est son meilleur allié et son pire ennemi.  Il suscite une ambivalence certaine chez l’électorat et, probablement, chez sa base électorale.  En effet, parmi celle-ci, il s’en trouvera pour le féliciter d’avoir duré cinq ans, et peut-être plus, tout en restant minoritaire.  Il s’en trouvera d’autres pour questionner le fait qu’en trois élections en cinq ans, Harper n’ait pas réussi à arracher de majorité, ce qui pourrait bien arriver, tant il effraye en Ontario, au Québec, dans les Maritimes et jusqu’en Colombie-Britannique.  Une telle performance en l’absence d’adversaires vraiment menaçants aggraverait son cas.

Un Stephen Harper autoparodique...
Au Québec, où nous aimons avoir le beurre, l’argent du beurre et le cul de la laitière, nous ne semblons pas avoir compris à quel point nous sommes devenus dépendants du système fédéral, ne serait-ce que par les transferts de péréquation qui s’élèvent à 8 G $, dont une large part provient de l’Alberta et de ses sables bitumineux.  Il est loin le temps où le Québec contribuait aux paiements de la péréquation.  Dans une telle perspective, il est difficile d’envisager, à court ou à moyen terme, un Québec indépendant et économiquement viable.  Bon point pour Harper : il est loin d’afficher envers le Québec l’arrogance méprisante d’un Jean Chrétien et a fait l’effort d’un premier règlement du déséquilibre fiscal au montant de 750 M $, aussitôt engloutis en baisses d’impôts par Jean Charest.  Harper a dû se sentir « baisé » et bien ridicule aux yeux du ROC.  Son enthousiasme sera plus tiède par la suite.

L’homme projette par contre l’image d’un être obstiné, autocratique.  Toutes les associations de journalistes du pays ont fait front contre lui pour dénoncer sa mainmise sur l’information.  Les dépenses militaires du Canada, qui représentent maintenant le 13e plus imposant budget militaire, ont grimpé en flèche pour atteindre 21,19 G $.  L’absence de politique environnementale crédible, l'engagement du Canada en Afghanistan, l'entêtement à ne pas rapatrier Omar Kadr, malgré une bataille judiciaire sans cesse perdue au frais du contribuable, les abus de pouvoir policier du sommet du G-20 de Toronto, la perte de prestige du Canada aux yeux de l'opinion internationale, le durcissement des lois, l’intérêt non dissimulé vers la construction de méga-prisons ainsi que l’abolition envisagée du registre des armes à feu constituent autant de sujets de litige qui divisent le pays.

Voter dans un tel contexte, en connaissance de cause, et après avoir examiné le pedigree de chaque parti ne s’annonce pas si simple mais demeure un exercice nécessaire.  Au Québec, malgré une remonté éphémère du NPD, le Bloc ressortira probablement vainqueur.  La question fondamentale demeure la suivante : gagnera-t-il parce que les Québécois y voient toujours une voix qui défend leurs intérêts à Ottawa, ou parce qu’ils craignent la montée d’un gouvernement conservateur majoritaire ?  Poser la question…

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Excellente conclusion après une anayse des plus intéressante.

Michel T.

Olivier Kaestlé a dit…

Bien le merci, cher Michel T. De la part de mon commentateur en chef, le compliment porte ! Salutations.

Malthus a dit…

Comme dans la plupart des élections, on ne votera pas tant pour le meilleur que pour le moins pire- ca en dit long déjà sur l`étât de notre démocratie et des choix qui s`offrent à nous!
Et comme d`habitude, les grands enjeux ne déciderons pas de notre vote. Finalement, on votera pour celui qui promet le plus pour notre petite personne, nos petits intérêts personnels (à moins d; être très jeune et encore plein d`idéalisme).
Je ferai de même. Je voterai pour ma poche, pour mes intérêts (autant pécunier qu`idéologiques)et je laisserai aux forces naturelles le soin de gèrer les grands enjeux, comme elles l'ont toujours fait, d`ailleurs. Si c`est payant d`être vert, on le deviendra. Si c`est payant de recycler, on le fera. Etc...
J`éprouve, en tant que voteur, un dégout inné pour tout parti qui n`as aucune chance de *décider*, d`être au pouvoir, même minoritaire. Je n`ai jamais voté pour le Bloc et ne le ferai jamais. Perte de pouvoir. Vaut mieux s`investir avec un gagnant et soutirer ce qu`on peut que continuellement s`aligner avec un perdant et n`avoir que des miettes issues de longs et pénibles compromis.
Je tiendrais sans doute un autre discours si notre démocratie était représentative- que le nombre total de votes, peu importe la source, se traduisait en nombre de sièges. Mais ce n`est pas le cas. Winner takes all.
Harper a ses défauts, comme tous les autres, mais au moins il a des qualités prouvées. Il comprends très bien que dans cette ère mondialiste, le Canada doit se surpasser pour attirer des capitaux et, ainsi, créer des emplois; il comprends que le militaire, même si il a toujours fait excellente figure au niveau de l`effectif (nos soldats) est néanmoins la risée de l`OTAN pour ce qui est du matériel (bateaux, avions, hélicos, etc...) et il n`hésite pas à appliquer toutes les mesures posssibles et viables pour sauver de l`argent aux familles et alléger notre fardeau fiscal.
Et comme je l`ai mentionné par ailleurs, c`est le seul politicien au Canada qui n`a pas peur des média libéraux, des groupes gau-gauches et de leurs éternelles têteries de subventions.
Oh, il a ses défauts le monsieur mais je ne percoit honnetement personne plus capable que lui de plaire à mes poches, à mes alliés militaires, à mon antiféminisme ou aux grandes entreprises génératrices de richesse...
Eh!

Olivier Kaestlé a dit…

Le choix entre le pire et le moins pire... Exactement la perspective qui nous attend. Je vous avoue, Malthus, que je ne voterai pas pour un parti, mais pour un contexte. Or, dans l'optique du pire et du moins pire, nous avions le meilleur contexte : Harper minoritaire. Aussi, dans le cas improbable où ce dernier verrait ce statut menacé, c'est sans hésiter que je voterais pour lui, ne serait-ce que parce qu'il est le seul qui aura le culot de nous débarrasser des féministes étatiques.

Par contre, son côté bigot mais surtout, militariste, me dérange. N'oublions jamais que, si Harper avait été à la tête d'un gouvernement majoritaire en 2003, notre armée serait allé patauger en Irak. Il faut donc suivre avec vigilance la progression canadienne dans le dossier libyen. Pour cette raison, si Harper devait risquer de devenir majoritaire, je voterais Bloc, bien que je ne crois plus tellement à sa pertinence en dehors de cette option.

Comme vous voyez, je suis partisan du vote stratégique.

Malthus a dit…

Comme j`habite dans Laurier/Ste-Marie, chateau-fort de Duceppe, je sais bien que je n`ai aucune chance de gagner mes elections dans mon comté mais si je puis faire quoi que ce soit pour réduire sa victoire et lui donner des sueurs froides en votant pour son pire enemi, attaboy!
D`ailleurs, n`oublions pas que chaque vote posé est tabulé pour le dépôt des budgets de parti et comme l`argent c`est le pouvoir- encore moins de pouvoir pour un parti que je juge un simple faire-valoir juste bon a maintenir l`illusion que le rêve indépendantiste n`est pas bel et bien mort.
Si on l`a pas fait avec St-Lucien, c`est certainement pas avec la Popo que ca va arriver.
Le pays Québec n`existera jamais- autant mieux s`y faire et arrêter de se conter des histoires.

Olivier Kaestlé a dit…

Bon raisonnement stratégique, Malthus, et je crois que nous sommes plusieurs à nous rallier à ce type d'approche. Les préoccupations des gens sont trop diverses et volatiles pour se voir cantonnées à un axe droite-gauche. J'ai aimé la formule d'un journaliste, bien que je ne partage pas l'option présentée : selon lui, les gens voudraient Jack Layton, dans un gouvernement conservateur, avec un programme libéral.

Typique et révélateur de la complexité humaine. Moi aussi, j'habite dans un château fort, pour ne pas dire une région farouchement bloquiste. Comme le vôtre, mon vote sera stratégique.