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| Des pères et des enfants laissés pour compte. |
Au Québec, nous nous plaisons à penser que l’égalité homme femme est une valeur fondamentale. Nous aimons à poser en modèle de société. Nous croyons que nous sommes en position de donner des leçons à nombre de pays, vivant selon des valeurs dépassées ou rétrogrades. Bien sûr, si nous nous comparons à l’Arabie saoudite, à l’Afghanistan ou même au Mexique, nous avons raison. L’ennui, c’est que l’égalité homme femme demeure chez nous exclusivement envisagée en fonction des besoins des femmes, presque jamais des hommes. Nous aimons nous entretenir dans l’illusion que ces derniers n’ont pas de problèmes. La vie est tellement plus simple ainsi, mais pas toujours la leur.
Il serait à peu près temps de constater que la réalité familiale québécoise a bien changé depuis près d’un demi-siècle et que d’urgents réajustements s’imposent. L’histoire récente d’un père et de sa fille, abandonnés par le système, vient d’infliger un douloureux démenti à nos prétentions égalitaires. Que voilà une fausse note stridente, au cœur même de la symphonie illusoire d’une société égalitaire qui berce nos oreilles abêties.
Vous avez dit ressources ? Quelles ressources ?
Notre société est hypocrite. D’une part, elle blâme les hommes de ne pas exprimer leurs besoins. D’autre part, elle ne leur offre pratiquement aucune écoute, aucune ressource. Face à leur difficulté, parfois à leur incapacité à s’en sortir, elle les condamne. C’est le dur constat auquel a dû se résoudre Sébastien (nom fictif), dont la triste histoire a occupé les pages 2 et 3 de l’édition du 12 décembre du Journal de Montréal.
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| Georges Dupuy, auteur de Coupable d'être un homme |
La situation d’un homme est encore pire au lendemain d’un divorce. Au regard de la loi, il est officieusement tenu responsable de l’échec de la relation. L’ex conjoint est, comme l’a si judicieusement décrit pour l’avoir vécu feu Georges Dupuy, « coupable d’être un homme », expression dont il a baptisé son témoignage livresque sur son expérience juridique avec la machine à broyer les hommes. Comme tant d’autres, Sébastien, au lendemain d’un divorce ruineux, s’est retrouvé dans l’incapacité de faire face à ses obligations financières. Parce qu’il n’avait plus les moyens de payer la garderie pour sa fille, il a perdu son emploi, à cause de ses trop nombreuses absences.
Sans famille à Québec, il ne pouvait davantage avoir recours à cette alternative de gardiennage. Sébastien était conscient que, faute de pouvoir assumer ses obligations parentales, il risquait, devant la sévérité des tribunaux, peu empathique envers les pères, de perdre la garde partagée de sa fille. Une mère dans sa situation aurait eu de bonnes chances de faire augmenter la pension payée par son ex conjoint. Cette avenue n’existe pas pour un homme. Non plus. Un centre d’aide adapté, qui aurait pu lui donner un répit, une chance de se ressaisir et de trouver moyen de subsistance et logement, ça n’existe pas davantage pour la gent masculine. Il y en a une pléthore pour les femmes.
Monnaie courante
« J’ai fait le tour des ressources, confiait notre homme à Jean-Nicolas Blanchet, journaliste au Journal. Pour les mères, il y a environ huit organismes, mais pour les pères, il n’y a rien. Ils m’ont dit qu’ils s’occupaient juste des femmes. Je suis allé à des places comme à Lauberivière, mais ils m’ont dit qu’il n’accueillerait pas d’enfant. » L’homme a dû se résoudre à passer une nuit avec son enfant dans son auto, obligé de conduire la plupart du temps pour qu’elle n’ait pas froid. En désespoir de cause, L’Archipel d’entraide, un organisme hébergeant des personnes avec des problèmes de santé mentale, pas l’idéal pour accueillir une petite fille, l’a dépanné, avant de lui trouver un logement dont le loyer sera payé le premier mois.
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| Lise Bilodeau : une vision juste |
La situation de Sébastien est monnaie courante, selon plusieurs intervenants en milieu social consultés par le journaliste. Claude Vanasse, directrice de Service 211, un organisme de référence pour les personnes en difficulté, affirme : «On a reçu plusieurs appels d'hommes qui avaient leurs enfants avec eux et avaient besoin d'un endroit temporaire de crise, ça n'existe pas! (…) On vit un changement de société et on n'a pas suivi la nouvelle réalité de la responsabilité des hommes face à leurs enfants. Les pères s'occupent beaucoup plus de leurs enfants et s'il y a une crise dans la famille, ça se peut que ce soit le père qui parte avec les enfants. »
Un point de vue confirmé par Lise Bilodeau, présidente de l’Action des nouvelles conjointes et des nouveaux conjoints du Québec (ANCQ) : « Il n’y en pas d’aide! J’ai déjà eu le cas d’un homme qui devait coucher dans sa voiture avec son chien et son laptop. J’ai tout fait, j’ai appelé tout le monde, même les presbytères, mais personne ne peut l’aider (...) Des cas dramatiques, il y en a plein. »
Des préjugés à abattre
Autant Le Journal de Montréal mérite des félicitations pour la qualité des articles de Jean-Nicolas Blanchet, autant c’est à se demander si sa collègue, Isabelle Maréchal, les a bien lus quand elle a tenu ces étonnants propos : « Les pères ont obtenu en peu de temps ce dont des générations de femmes ont rêvé pendant des décennies. Le père québécois n'est pas non plus une victime. Évitons de le réduire à ce statut peu enviable. La plupart vivent avec leurs enfants. Et quand le couple se sépare, la garde partagée se vit plutôt bien. Pourquoi alors certains pères ont-ils grimpé sur les ponts pour crier à l'injustice ? Parce que le père a longtemps été le parent oublié. La justice privilégiait la mère. Ce n'est plus vrai. Aujourd'hui, on a compris qu'un enfant a autant besoin de son père que de sa mère. »
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| Isabelle Maréchal : empathie, bonsoir... |
J’ignore ce que Mme Maréchal peut bien mettre dans son café, mais j’ai rarement lu point de vue aussi peu en phase avec la réalité de nombreux pères séparés, l'opinion des féministes radicales mise à part, bien entendu. Il faudra que la chroniqueuse explique aux groupes de pères militant pour la garde partagée qu’ils perdent leur temps, puisqu’elle se vit si aisément, que la Justice a compris qu’un enfant a autant besoin d’eux que de leur ex, fait qu’ils ignorent probablement encore, et que les magistrats ont cessé de privilégier les mères... Pas de doute, la société évolue très vite… dans le merveilleux monde de Mme Maréchal.
Ce n’est pas ce genre de négation du réel, ni de pensée magique, qui aideront les pères à exprimer leurs besoins, a défendre leurs droits parentaux, ni à faire en sorte que l’État reconnaisse le trou béant dans l’offre de services aux hommes en détresse. Heureusement, Lise Bilodeau continue de corriger le tir : « Une femme va décrocher le téléphone et pourra parler à 40 organismes qui lui viendront en aide. Les gars, eux, n’ont aucune espèce d’idées où aller et ils se font revirer de bord un peu partout. Là, ils comprennent qu’ils doivent se débrouiller seuls, finissent par perdre pied et envoient l’enfant à la DPJ. Ensuite, on va dire qu’on savait qu’il n’était pas capable d’être un bon père (...) C’est l’art d’ostraciser les pères, c’est de dire aux hommes qu’on ne les aidera pas, parce qu’ils ne sont pas capables d’élever leur enfant de toute façon. »
Le vrai « nœud du problème »
Ces préjugés misandres, des gens comme Isabelle Maréchal les entretiennent : « C'est là le noeud du problème, écrit-elle. Comment se tenir droit et avancer quand on est sous éduqué, sans job, en peine d'amour, en peine de soi, intoxiqué, carrément dans la rue ? Difficile de se regarder dans la glace le matin, en se rasant, et de se trouver bon. Voilà pourquoi des pères ont décroché. Des pères incompétents, il y en a eu une beurrée. » Bref, si les pères ont des problèmes, c’est qu’ils ne s’assument pas, si les mères en ont, c’est qu'elles sont victimes de la fatalité : « Si les mères seules ont plus de ressources que les pères, c'est qu'elles ont encore le plus besoin d'aide financière. Une mère sur deux élève ses enfants dans la pauvreté. Ça fait beaucoup d'enfants pauvres au Québec. Il y aurait là de quoi bloquer des ponts. »
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| Itinérance : une problématique d'abord masculine. |
Bien sûr, on ne peut banaliser la pauvreté des mères monoparentales, majoritaires à élever seules leurs enfants. Il n’en demeure pas moins que c’est en raison de préjugés similaires à ceux énoncés par la chroniqueuse, qui constituent le premier « nœud du problème », que les hommes sont laissés pour compte. Mme Maréchal réalise-t-elle qu’il existe davantage d’hommes que de femmes chômeurs et assistés sociaux, que l’itinérance demeure une problématique à 75 % masculine, que les hommes, de plus en plus hypothéqués dès l’enfance par un système scolaire inadéquat, deviennent de moins en moins scolarisés et que leurs chances de trouver un emploi rémunérateur s’en trouvent par conséquent compromises ? Que ça plaise ou pas de l’admettre, la pauvreté se conjugue de plus en plus au masculin d'abord.
Lise Bilodeau apporte heureusement une perspective réaliste à la situation : « Tout va aux femmes (...) La société ne voit pas avec les yeux du cœur, mais avec les yeux du mot « féminin ». Tout ce qui est femme mérite qu’on aide avec énormément de sous, mais quand il s’agit des hommes, c’est une valeur rejetée parce qu’ils sont étampés violents (...) Il n’y a pas de justice quand il est question de jeunes papas qui veulent simplement élever leur enfant après un divorce. »
Projet d’un réseau provincial
Conscients qu’il faudra se passer des services de Mme Maréchal pour sensibiliser l’État, pour ne pas dire, afin de comprendre quelque chose à la réalité des pères, quelles alternatives se présentent-elles à ces fantômes qui n’apparaissent jamais sur l’écran radar du système ?
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| Raymond Villeneuve, un pionnier. |
«On est creux! Affirmait encore au Journal Raymond Villeneuve, directeur du Regroupement de la valorisation de la paternité. Il n'y a pas de politique véritable pour soutenir les pères en difficulté, ce sont des initiatives de petits groupes qui font des miracles en travaillant à remonte-courant. Il faut reconnaître que le gouvernement est de plus en plus sensible à la question, mais il reste beaucoup de travail à faire. » Selon lui, à peine 13% des initiatives visant à aider les pères en difficulté viennent du réseau public.
Maison Oxygène, l’un des rares centres d’aide dévolus aux pères en difficulté, souhaite implanter un réseau provincial, après avoir ouvert des maisons à Drummondville et à Baie-Comeau. Une autre ouvrira ses portes à Sherbrooke tandis qu’une nouvelle pourrait être inaugurée à Québec. C’est déjà ça, mais bien peu à la fois, en regard de besoins de plus en plus criants. Il est plus qu'urgent que l’État québécois reconnaisse enfin cette réalité nouvelle des hommes en difficulté et intervienne le plus énergiquement et le plus rapidement possible afin de les soutenir. Loin des idées reçues et des préjugés.






















