mercredi 21 octobre 2009

Trop tard, Papa !


Le comédien Jeremy Brett, bien avant qu'il ne connaisse la consécration mondiale avec son interprétation de Sherlock Holmes. Il avait du moins conquis l'estime de son père...

Vers 1939, à Strasbourg, en France, le torchon brûlait depuis des mois entre mon père, José, et son paternel, Joseph. Le jeune homme s’était mis en tête d’entreprendre son conservatoire. Il voulait réaliser un rêve de toujours : devenir chef d’orchestre. Son géniteur ne l’entendait pas ainsi. Rédacteur en chef au quotidien L’Alsacien, homme très en vue, apprécié autant que détesté pour son style polémiste, Joseph Kaestlé n’admettait pas que son rejeton, en devenant artiste, souille le nom que son procréateur avait édifié. Seuls les vols de banque et le proxénétisme lui auraient paru de pires choix de carrière. Même les supplications de ma grand-mère ne parvenaient pas à l’émouvoir.

Les tensions entre les deux hommes, celui qui voulait forger son destin et l’autre, qui étreignait le sien, avaient atteint un paroxysme quand la deuxième guerre mondiale éclata. La priorité n’était plus à la réalisation de soi par le travail. Mon père m’avouera plus tard qu’il avait beau se dire pacifiste, l’arrivée des nazis, menaçant villes et familles françaises, ne pouvait lui permettre de refuser l’enrôlement. Six ans plus tard, capitaine d’infanterie ayant survécu au camp de concentration de Shirmeck, en Alsace, il épousa ma mère en 1944.

Six ans de sa vie lui avaient été volés. En bon pourvoyeur, il devrait désormais assurer la sécurité matérielle de sa famille à venir. L’après-guerre ne s’annonçait pas rose, avec ses pénuries et ses cartes de rationnement. Une personnalité en vue, par ses contacts, lui dénicha un poste d’enseignant : son père. Devant ses responsabilités familiales, le fils accepta. Joseph avait gagné la partie; José occuperait un emploi respectable. Il en résultera un sentiment d’échec pour ce dernier jusqu’à son trépas ainsi qu’une fracture irréparable entre les deux hommes.

Ces événements me sont revenus en mémoire en lisant une chronique de Bryan Perro, dans Le Nouvelliste, où l’auteur évoquait un jeune homme doué, rêvant de devenir comédien, mais contraint par un père obtus à étudier en sciences au Cégep. À priori, notre ado s’engage, comme le souligne le chroniqueur, « lentement dans l’obscurité ». Comme aucune troisième guerre mondiale n’est prévue pour le moment, tout n’est peut-être pas joué.

Jeremy Brett, considéré par plusieurs comme le meilleur interprète de Sherlock Holmes, a dû dans sa jeunesse transgresser les interdits paternels pour devenir comédien. Pendant quatre ans, son père l’a ignoré, en plus de lui interdire de porter son nom de famille, Huggins. Quand, devant le succès de son fils, le paternel lui proposera de récupérer son patronyme, son rejeton lui répliquera simplement : « Trop tard, Papa ! » Vouloir contrôler son enfant a un prix.

On pourrait remplir une bibliothèque avec ce qui n’est pas écrit sur les liens père-fils. Enfant, le garçon se construit en se modelant au père. Adolescent, il en décèle déjà les limites et tâtonne vers son identité. Jeune adulte, il devra établir ses priorités et faire primer ses choix sur ceux que son père aurait voulus. C’est dans l’ordre naturel des choses, pour qui souhaite à son enfant de devenir un être heureux, allumé et en possession de ses moyens. Mieux vaut s’en rendre compte à temps, à l’heure des choix. Après, il pourrait bien être trop tard…

Également paru dans Le Nouvelliste du 22 octobre 2009 et dans Le Soleil (page Web) du 25 octobre 2009.

2 commentaires:

Prof Solitaire a dit…

Fascinante tranche de ton histoire familiale, mon cher. Merci de partager!

Olivier Kaestlé a dit…

Le plaisir est pour moi, Prof. ;-)