mercredi 27 octobre 2010

De la parole aux coups

À l’approche de la commémoration annuelle de Polytechnique, durant laquelle nous entendrons parler de violence faite aux femmes comme s’il n’existait qu’elle, j’ai jugé à propos de mettre en ligne ce Rétrolivier qui, je l’espère, permettra de replacer dans une plus juste perspective le phénomène de la violence conjugale.  Des femmes l’exercent.  Des hommes la subissent.  Jugez-en plutôt.


En 2005, Statistique Canada torpillait un tabou en révélant que 546 000 hommes étaient victimes de violence conjugale au pays.  La même année, un groupe de chercheurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières, de l’Université d’Ottawa et de l’Université Laval présentaient une étude qui allait dans le même sens.  « Les comportements de violence psychologique chez les jeunes couples : un portrait dyadique » a été présenté le 18 mars 2005 au Congrès de la Société québécoise pour la recherche en psychologie. 

D’entrée de jeu, les auteurs affirment que peu d’études sur la violence conjugale tiennent compte des deux membres d’un couple.  On aime croire que le phénomène demeure l’apanage des hommes.  Or, sur les 259 couples, âgés entre 18 et 35 ans, ciblés par l’enquête, 44 % des hommes et 55 % des femmes ont admis avoir exercé de la violence psychologique.  Si près de la moitié des hommes ont ainsi commis cinq actes violents et plus, une majorité de femmes, quoique ténue, a fait de même. 

Selon Statistique Canada, la violence psychologique, chez un couple, serait de quatre à cinq fois plus élevée que la violence physique.  Les chercheurs affirment que la première annonce fréquemment la seconde, qui survient alors environ deux ans plus tard.  Les conséquences de la violence psychologique seraient aussi dévastatrices, sinon plus, que celles de la violence physique.  Cet argument aurait cependant gagné à être développé.

Une autre enquête récente, de la Commission cantonale de l’égalité de Berne, en Suisse, confirme elle aussi que la violence domestique n’est pas exclusive aux hommes.  En préface de son document au titre évocateur, « Violence féminine : mythes et réalités », l’auteure, Eva Wyss, se dit convaincue que « l’examen, des deux aspects du phénomène (masculin et féminin), hors de tout stéréotype, contribuera à l’émancipation des femmes comme des hommes.  Il y a des femmes violentes et des hommes victimes. »

Elle précise néanmoins que, même si l’ampleur véritable de la violence féminine reste à circonscrire, les blessures occasionnées par la violence physique sont plus nombreuses et plus graves chez les femmes que chez les hommes.  Wyss soulève par ailleurs la résistance, tant collective qu’individuelle, à envisager la gent féminine capable d’agressivité.  En effet, le féminin du mot « agresseur » n’existe toujours pas.  L’image de la femme violente ne correspond pas à notre conception de la féminité tandis que le concept d’homme victime ne cadre pas davantage avec nos standards de virilité.

La chercheuse confirme également des études récentes de plus en plus divulguées à l’effet que la violence envers les enfants serait autant féminine que masculine.  Par contre, si la violence sexuelle reste nettement moins répandue chez les femmes, elle ne doit pas être négligée pour autant, prend-t-elle soin de préciser.

Voilà autant de données susceptibles de dépoussiérer nos vues figées sur la violence domestique. Afin de mieux dépasser nos préjugés, nous  pourrions emprunter au grand comédien Louis Jouvet cette citation  :  « On ne peut s’installer en tout confort dans une situation inconfortable. »

Paru dans Cyberpresse et Le Nouvelliste du 29 avril 2008, Le Soleil du 8 mai 2008 ainsi que dans La Presse du 17 mai 2008, rubrique À votre tour.

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