samedi 2 juin 2012

Prostitution : entre légalisation et infantilisation

La juge Susan Himel, de la Cour supérieure de l’Ontario, devait bien se douter qu’elle allait déclencher une tempête médiatique quand, à l’automne 2010, elle décida d’invalider trois infractions du code criminel liées à la prostitution.  Soulignons qu’au Canada, la prostitution est légale, mais que toutes les activités liées à la pratique du plus vieux métier du monde se trouvent sanctionnées par la loi.  Un marché de dupes, en fait.  C’est sans doute en partie dans le but d’en finir avec cette hypocrisie que la magistrate a déclaré inconstitutionnelles trois infractions liées au proxénétisme, soit le racolage, la tenue d’une maison de débauche à des fins de prostitution, et le fait de vivre des fruits de la prostitution.  Légal, ce métier, dites-vous ?

Le Canada, vers la légalisation de la prostitution ?
Personne ne sera étonné d’apprendre que, étant donné le noyau dur du parti conservateur, constitué en majorité de tenants d’une droite morale, le ministre fédéral de la Justice, Rob Nicholson, n’avait d’autre alternative que de porter en appel la décision de la juge Himel.   De son côté, voyant dans ce tournant juridique l’occasion inespérée de pouvoir enfin se donner un semblant de légitimité, le Conseil du statut de la femme (CSF), dont l’existence même se voit régulièrement contestée, devait décider de sauter dans l’arène médiatique.  Seules les trois travailleuses du sexe qui contestaient les infractions invalidées par la juge exprimaient leur satisfaction dans les médias.  Pas des proxénètes, encore moins des mafioso ou des « victimes »  : des travailleuses du sexe, à leur compte.  Paraîtrait que ça existe.

Après s’être vue torpillée dans les médias pour avoir « dénoncé » le sexisme envers les femmes pratiqué par la SRC, quand les lecteurs de nouvelles masculins y sont devenus invisibles, puis avoir soulevé un autre tollé avec un avis victimaire sur l’hypersexualisation, Christiane Pelchat, alors présidente du CSF, allait à nouveau s’attirer l’ire d’universitaires, de travailleurs du milieu communautaire et, bien sûr, de travailleuses du sexe, qui n’ont pas hésité à se dire mal représentées par cet organisme.

Christiane Pelchat
La flamboyante et maladroite présidente voulait présenter d’ici un an un avis proscrivant la prostitution, assimilée par elle à l’esclavage.  La légalisation de la prostitution ne pouvait qu’aggraver la violence faite aux femmes, clamait-elle, comme si le statu quo ne la favorisait pas déjà.  Elle citait, à l’appui de ses dires, des données provenant des Pays-Bas, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique, du Danemark, de l’Écosse et de trois autres pays européens.  Soulignons ici que toutes ces données provenaient d’un avis précédent du CSF.  Selon Pelchat, la prostitution « décriminalisée ou légalisée à différents degrés » n’avait entraîné « aucun résultat probant (…) en matière d’élimination du travail de rue ou de réduction de la violence ».

Le 26 mars 2012, la Cour d’appel de l’Ontario allait invalider, à son tour, l’interdiction de tenir des  maisons closes, mais devait maintenir l’illégalité de monnayer dans la rue des services sexuels. 

Nouvelle présidente, même position

Sans doute liée par la promesse de sa prédécesseure, Julie Miville-Dechêne, nouvelle présidente du CSF, organisme vieillot, a jugé opportun d’interpeller le gouvernement fédéral, le 31 mai dernier, en lui présentant l’avis de 150 pages, prévu dès 2010, afin qu’il modifie le code criminel canadien en décriminalisant les prostituées, tout en continuant de pénaliser clients et proxénètes.  On reconnaît là la touche victimaire, homme prédateur, femme victime, si chère à cet organisme, et ses doubles standards.

Ainsi, il s’avère impossible, aux yeux de JMD, que la majorité des femmes (nulle part, dans l’avis est-il question des hommes prostitués, des travestis, ni des transsexuels) exerce ce métier par choix; elles ne peuvent que se trouver exploitées par le client ou le souteneur.  La présidente a cependant raison sur un point : en continuant de criminaliser la prostitution, on pénalise la prostituée d’un casier judiciaire, qui rend ensuite difficile un choix de carrière plus « acceptable ».  Miville-Dechêne a par ailleurs affirmé que la Suède avait décriminalisé la prostitution, ce qui avait diminué de moitié le nombre de prostituées de rue.  Elle n’a cependant pas précisé si ces travailleuses du sexe n'avaient pas troqué la rue pour la maison.

La journaliste Lysiane Gagnon s'est déjà prononcée sur ce choix social en octobre 2010 : « Le modèle suédois pèche lui aussi par angélisme. Sous le couvert de «l'égalité des sexes», la Suède retombe dans le vieux paternalisme en ne sévissant que contre les proxénètes et les clients... comme si les femmes qui se prostituent n'avaient pas, elles aussi, un libre arbitre ou en tout cas une petite responsabilité dans l'affaire.

À droite, Julie Miville-Dechêne.
On n'arrivera à rien en soumettant au tordeur de la répression, comme s'ils étaient des criminels, des clients qui sont généralement des types esseulés ou à la sexualité dysfonctionnelle. Les grands justiciers qui s'imaginent qu'on peut éradiquer la prostitution et nettoyer la planète de tout ce qui offense la moralité ambiante sont des gens dangereux. »  Pigé, Mme la présidente ?

Il n’y a pas de doute que la prostitution fasse des victimes, comme cette nommée Mélanie, qui appuie le CSF, après avoir subi violences, problèmes d’intoxication et troubles psychologiques.  Tout choix personnel comporte son lot de risques.  Il en va de même pour les métiers dangereux (à 90 % masculins), qu’il s’agisse des emplois de soldat, de policier, de travailleur de la construction, de monteurs en ligne, et de combien d’autres.  C’est pour tous ces gens que des ressources en soutien social, apparentées à celles énumérées par le CSF, doivent exister, et non seulement pour les travailleuses et travailleurs du sexe.  Collectivement, se soucie-t-on du sort peu enviable de ces soldats canadiens revenus d’Afghanistan, hypothéqués physiquement et psychologiquement, trop souvent laissés à eux-mêmes ?  Ils n’ont pas de Conseil du statut de l’homme pour les défendre…

Stella riposte

La réponse d’Émilie Laliberté, directrice générale de Stella, organisme de défense des droits des travailleuses et travailleurs du sexe, démontre par son discours qu'il existe des femmes qui contrastent singulièrement d’avec le portrait réducteur et infantilisant brossé par le CSF, dont la militante n’hésite pas à condamner la perspective : « En mars 2010, les 10 membres qui forment le CSF votaient pour réaliser un avis contre la prostitution. Donc, avant même d’aller sur le terrain, de rencontrer les personnes concernées, de comprendre les réalités, les besoins et les enjeux, l’avis était déjà décidé. Madame Julie Miville-Dechêne, ayant pris la relève de Madame Pelchat, se retrouvait donc avec ce mandat. Nous nous demandons comment une femme venant du milieu journalistique, telle que Mme Miville-Dechêne, peut endosser cette méthodologie douteuse? »

Ayant à maintes reprises dénoncé dans ce blog la malhonnêteté de son ancienne consoeur de la SRC, la ministre de la Condition féminine, Mme Christine St-Pierre, je ne me pose même pas la question. 

Après avoir dénoncé le parti pris du CSF qui avoue candidement dans son avis « qu’il est pratiquement impossible de rester neutre quand il s’agit de prostitution », Laliberté se demande comment cet organisme peut traiter sur le même pied le commerce du sexe entre adultes consentants et la prostitution juvénile, alors qu’il n’a jamais été question de décriminaliser cette dernière. 

Émilie Laliberté
Elle dénonce par ailleurs le fait que le Conseil ait refusé d’inclure dans son étude les travestis, les transsexuels et les travailleurs du sexe : « Peu importe que l’on soit une femme, un homme ou une personne transsexuelle, il s’agit des mêmes enjeux ; droits fondamentaux brimés, aucun accès à la protection policière, criminalisation, incarcération, stigmatisation, isolement, réduction de la capacité à protéger sa santé physique et sexuelle, dossier criminel, incapacité à s’organiser et à mettre en place des mesures pour avoir de bonnes conditions de travail au risque de subir l’application des lois et la liste est longue et lourde de conséquences, particulièrement pour les personnes qui travaillent sur la rue. »

Poursuivant son argumentaire rigoureux, la directrice de Stella, disposant de l’avantage de la glace, n’hésite pas à contredire le CSF, qui affirme que la vaste majorité des femmes prostituées se retrouvent dans des situations de domination et d’agression : « À Stella, nous rencontrons de 5000 à 8000 travailleuses du sexe par année. Cela dit, nous portons une attention particulière aux personnes qui travaillent sur la rue et qui représentent moins de 5% des travailleuses et travailleurs du sexe. Nous le faisons car les besoins sont criants. Nous publions également sur une base mensuelle, et ce depuis 17 ans, la liste des mauvais clients et agresseurs. Le mois dernier, 16 agressions, vols, viols et tentatives de meurtre ont été recensés. La majorité de ces crimes ont été commis sur des femmes qui travaillent sur la rue. Malheureusement, aucune travailleuses du sexe n’a officiellement porté plainte. Elles ont peur de dénoncer ces violences et n’ont pas confiance en le système qui les criminalise et brime leurs droits. »

Pour finir, Laliberté dénonce la confusion des genres – sans jeux de mots douteux – commise par l’organisme gouvernemental qui « met dans le même bateau l’exploitation des femmes et des enfants, le proxénétisme avec coercition, le trafic, la traite, le gangstérisme et le travail du sexe entre adultes consentants »  Elle conclue, implacable : « Il ne s’agit pas du tout des mêmes réalités et il ne s’agit pas du tout des mêmes articles au code criminel. » 

En guise de conclusion…

Les travailleuses du sexe :
toutes des victimes ?
Je crois personnellement qu’il existe bel et bien des victimes de la prostitution correspondant au triste portrait brossé par le CSF.  Reste à en déterminer le nombre, une avenue qui a été écartée par l’organisme qui aurait dû délaisser un temps ses études et ses chiffres pour se livrer à une exploration objective et exhaustive sur le terrain auprès des personnes qui disposent d’une expertise certaine.  Est-ce un signe de crédibilité quand une pléthore d’universitaires, de travailleurs du milieu communautaire et, bien sûr, de travailleuses du sexe s’insurge contre vos constats ? 

Par ailleurs, est-il justifiable de ne voir chez les prostituées que des victimes, des êtres irrésolus sans prise sur leur destin ?  C’est à nouveau à Émilie Laliberté que je laisserai le mot de la fin sur cette question : « À Stella, nous désirons une société qui reconnaît l’auto-détermination des femmes et qui lutte efficacement contre la violence faite aux femmes. »  Est-ce trop demander ?

10 commentaires:

baguerrah a dit…

Avec la libération sexuelle, l'explosion des divorces, la pluie de prestations compensatoires et de pensions alimentaires et les lois sur le partage du patrimoine, on peut dire sans se tromper que presque TOUTES les femmes sont des travailleuses du sexe dans nos régimes féministes.

Comme l'écrit Alain Soral, "la captation du patrimoine (masculin) par les voies génitales est devenu l'unique fer de lance des mouvements féministes"

Olivier Kaestlé a dit…

Heureusement, toutes les femmes ne cherchent pas à se définir selon la cupidité de ces préceptes féministes, mais je vous donne entièrement raison, ainsi qu'à Soral, sur "l'unique fer de lance des mouvements féministes." La tentation doit être forte pour un grand nombre de profiter d'un système aussi biaisé.

michel boissonneault a dit…

je n'ai pas couché avec des prostitués mais parcontre j'ai eu
une bonne amie qui c'est fait tuer
et elle en était une... la juge de
l'ontario est très courageuse car
elle oblige la société a ouvrir
un vrai débat sur la sécurité des femmes et c'est vrai qu'il y a des femmes qui pratique volontairement
ce métier...la femme à le droit de choisir , d'être présidente d'une
CIE , médecin , première ministre
où d'être prostitué , elle a le droit de choisir et pour les proxénètes OUI pour la prison

Olivier Kaestlé a dit…

Merci de votre témoignage, Michel, qui met en relief l'enjeu majeur de la courageuse décision de la magistrate : la sécurité des travailleuses et travailleurs du sexe, d'abord en avant tout. À cela devrait s'ajouter la reconnaissance de leur libre-arbitre et le respect de leur choix de vie.

Anonyme a dit…

5% des prostituées sont "de la rue", ce qui indique que 95% de la prostitution ne s'y passe pas.
Elle se passe en escorte, en maisons closes, en liste de clients réguliers pour les indépendantes, bref, loin des images victimaires dont on nous abreuve continuellement et loin des crimes sordides dont sont effectivement victimes les putes de trottoir.
Le fait demeure: la grande majorité des prostitué(e)s gagnent très bien leur vie et sont relativement bien protégé(e)s; certain(e)s sont même de très bons parents et des pilliers de leur communauté.
Il est clair qu'en légalisant la chose; qu'en permettant à tous et toutes d'avoir accès à un network de support/protection légal qui reconnaitra leurs droits et les défendra, le cas échéant, nous amoindrirons les torts causés à cette communauté et augmenterons leur qualité de vie.
Continuer à jouer à l'autruche; les forcer à se cacher et à se tenir silencieux(ses) ne fera RIEN pour eux que de perpétrer un cercle vicieux de violence tue, de mal-être irrésolu voire même de décès précoce. Pourquoi diable une féministe souhaiterait-elle celà pour ses soeurs???

Olivier Kaestlé a dit…

Très bonne question, mais dont la réponse pourrait être le maintien d'un discours victimaire et des subsides qu'il rapporte. Pour le reste, j'endosse l'intégralité de votre propos. La sécurité devrait rester la préoccupation numéro un de la décriminalisation ou de la légalisation de la prostitution. La sauvegarde de l'idéologie féministe l'emporte sur la protection des prostituées, ce qui confirme que le CSF n'a plus sa raison d'être. L'organisme Stella, notamment, a clairement et publiquement affirmé que le Conseil représentait mal travailleuses et travailleurs du sexe.

Anonyme a dit…

"le patrimoine masculin"????
quand dans un couple les deux travaillent et participent à l'achat de biens matériels, il n'est que justice que l'ex-épouse puisse récupérer son demi-bien.
Toutes les femmes sont des prostituées??? qu'elles travaillent à l'extérieur ou dans le foyer, les femmes font leur part qui leur incombe. A croire que l'homme ne peut être considéré comme prostitué dans son couple??
C'est une insulte gratuite contre les femmes. Donc, ces messieurs si bien sont peut-être issus de la prostitution de leur mère nuit après nuit contre la promesse de quelques pièces? Toutes des putes les mères les soeurs dans leur maison familiale?? et leur père était un infâme maquereau près à tout pour du sexe?
Les hommes devraient éviter de se marier aved des femmes et se contenter de se mettre en couple avec d'autres hommes et d'adopter leur héritier potentiel
Avec de tels propos contre les femmes, certains ne devraient pas s'étonner qu'elles aient envie de changer la donne.
Les femmes travaillent le plus souvent, donc parler de prostitution dans le foyer est pour moi la pire des insultes.

Olivier Kaestlé a dit…

Désolé, Madame, mais les payeurs de pension alimentaire restent à 95 % des hommes, les femmes travaillant encore en grand nombre par choix à temps partiel, se fiant sur le salaire principal du conjoint et sur la tranquille certitude qu'elles pourront toucher une pension pour elles en cas de divorce, vu leurs revenus plus faibles.

Nombreux sont les hommes obligés de partager un fonds de pension auquel la femme n'a jamais participé, en vertu de cette arnaque appelée partage du patrimoine. Nul doute qu'il doive exister des situations telles que vous les décrivez, mais je doute fort qu'elles représentent une majorité. Il y a souvent loin entre l'idéal et la réalité...

Anonyme a dit…

Bonjour M. Kaestlé,
Les femmes travaillant par choix???à temps partiel???? Et pourquoi pas parcequ'elles en ont l'envie juste pour s'épanouir hors de leur foyer ? et ne pas servir de boniche à leur mari et leur salaire principal si consistant!
La pension alimentaire serait peut-être payée pour nourrir les enfants ????
Les hommes se marient-ils uniquement en ayant à l'esprit leur futur divorce?
A croire que dans votre monde, les hommes ne se marient jamais par amour et fonder une famille, mais seulement pour faire comme tous les autres, divorcer comme les autres(c'est une fatalité???)
Des couples heureux cela existe! si si vous devriez mieux regarder autour de vous!

Olivier Kaestlé a dit…

Bien sûr que des femmes travaillent par choix. Selon Emploi et Solidarité sociale, 80 % d'entre elles ont choisi leur domaine de travail en comparaison de 20 %, seulement, pour les hommes. Cette donnée démontre que ces derniers en sont encore à travailler par obligation d'assumer leur subsistance et celle de leur famille, femme incluse.

Il y a des pensions alimentaires pour enfants, et de telles pensions pour ex conjointes. Très peu d'hommes, moins de 5 %, touchent une pension et c'est la chose la plus facile du monde pour une femme, aux yeux de la justice actuelle, de prétexter une maladie, physique ou psychologique, afin de se soustraire à pareilles obligations.

Dans cette optique, je trouve étonnante ou naïve votre question à l'effet que des hommes se marieraient en vue de divorcer, quand ils ont le plus à perdre lors d'une séparation, incluant la garde de leurs enfants. Par contre, je demeure persuadé, exemples à l'appui, que des femmes font de tels calculs, puisque notre système juridique les y encourage en en faisant les victimes artificielles d'une société odieusement patriarcale, lubie qui n'existe que dans l'esprit de féministes intégristes à l'esprit survolté.

Pour en savoir plus long sur les risques pour un homme qui choisit le mariage, je vous conseille la chronique suivante :

http://olivierkaestle.blogspot.ca/2011/02/ami-si-vous-songez-au-mariage.html

Évidemment, que des couples heureux existent. Qui a dit le contraire ?