jeudi 24 décembre 2009

Portrait d’un contre-séducteur

Dans la tâche délicate d’un père soucieux d'amener son garçon à devenir un homme épanoui, autonome et responsable, la chatouilleuse question des rapports avec l’autre sexe s’impose parfois plus vite qu’anticipée.  Est-ce le fait d’avoir grandi dans un quartier où les gars monopolisaient la ruelle, ou d’avoir passé mon primaire et mon secondaire dans des écoles de garçons ?  Je dois confesser bien humblement ma stupeur, une fois devenu père, devant la rapidité avec laquelle l’attirance entre les sexes se manifeste.  Dans le souci de préserver les réputations, et les susceptibilités légitimes, je précise d’emblée que tous les noms cités plus bas sont fictifs.


Le jour même du baptême, communautaire, de Jérémie, sa petite voisine de promotion tentait déjà d’adresser quelques vaines risettes à ce futur indépendant congénital.  L’indifférence apparente de mon rejeton pouvait alors s’expliquer par la distraction de se retrouver parachuté dans une vaste église, entouré d’une pléthore d’inconnus, les yeux rivés sur lui. 

Les choses évoluèrent toutefois vers ses trois ans, à l’âge si déterminant de la socialisation.  Un jour que je faisais l’épicerie avec lui assis dans le chariot, nous croisâmes une mignonne fillette du même âge, pareillement installée, qui lui adressa un grand sourire en lui envoyant la main.  Jérémie répondit négligemment, comme absorbé par de prenantes considérations lorsque, au détour de l’allée, ce mur de détachement apparent s’abattit subitement.  « Papa, c’est Mylène Dupré !  Elle vient au service de garde ! » claironna-t-il, avec une effervescence que je ne lui connaissait pas.  En voilà un qui ne se jettera pas au cou du premier flirt venu, me dis-je, amusé du soudain contraste entre le Jérémie de façade et celui qui venait de se dévoiler.


Son enthousiasme fluctuait cependant selon ses conquêtes au primaire, par ailleurs toujours involontaires.  Je devais réaliser que, quoi que l’on prétende sur l’influence pernicieuse des stéréotypes sexuels galvaudés par les médias, mon garçon se retrouvait plus souvent dans la position du gibier que du chasseur.  Il y avait là de quoi inspirer de profondes méditations aux ténors les plus déclamatoires du caricatural discours homme-prédateur, femme-victime. 

Un matin, avant son départ pour l’école, je vis Jérémie mordre avec humeur dans un oignon, non sans grimacer, les yeux pleins d’eau.   « Mais que diable fais-tu là ? » demandais-je, abasourdi par cet étrange comportement.  « Je veux plus jamais que Miranda me donne des becs ! » répondit-il, excédé.  J’avais déjà pris acte de l’affection envahissante de la petite fille, taquine et exubérante, et de l’agacement non feint cette fois de mon garçon.  Le répulsif employé dut s’avérer efficace puisque je ne surpris plus aucune marque d’intérêt non désirée, ni n’en entendis parler par la suite.


Emprise grandissante

La découverte de son emprise grandissante sur le sexe opposé pouvait parfois amener mon garçon à en faire un peu trop.  Ainsi, lorsqu’il suivit, l’été de ses sept ans, des cours de natation, il subjugua  dès la première leçon sa seule condisciple, une jolie et gentille brunette.  J’en arrivais à me sentir embarrassé devant le spectacle quotidien de cette douce Natasha, accrochée aux basques d’un Jérémie outrageusement sûr de lui, feignant une insensibilité hautaine, malgré tout auto satisfaite, devant les marques d’attention, voire de vénération, de sa nouvelle admiratrice. 

Un jour cependant, sa morgue devait lui jouer un tour.  Ce matin-là, nous étions en retard.  Il n’eut pas le temps d'enfiler son maillot de bain sous ses bermudas, comme à l’accoutumée, avant de partir.  Je mis costume et serviette dans son sac de plage, puis nous arrivâmes juste à temps à la piscine municipale pour le début du cours.  Fidèle à son habitude, Natasha accourut vers son héros tandis que celui-ci, plus suffisant que jamais, baissa sans réfléchir son bermuda d’un geste majestueux, révélant pour l’occasion une réalité prématurée à une Natasha de toute évidence médusée. J’avisais prestement ma progéniture de s’habiller décemment.  Un seul parmi nous trois trouva l’incident amusant. 


Ne vous méprenez pas.  Cette belle grande fille est sa soeur...

Il fallut me rendre à l’évidence : mon garçon devenait un dangereux… tombeur.  Il n’était pas jusqu’à son enseignante de deuxième année pour nous mettre en garde, sa mère et moi, sur le ton ferme d’une lionne protectrice, contre les ravages qu’il infligeait dans les cœurs de ses consoeurs.  Allait-il devenir un facteur d’hypersexualisation des fillettes ? Après tout, il n’avait que sept ans ! 


Vous auriez répondu quoi, vous ?

Je crus bien que Jérémie allait atteindre un nouveau sommet de cruauté insouciante lors d’une visite mémorable au club vidéo.  Une nommée Angéline, autre jolie brunette aux yeux noisette, accourut vers lui avec l’expression d’une gamine prise d’une envie pressante devant une toilette barrée à double tour.  Comme précédemment avec Natasha, fiston reprit son numéro de symbole sexuel paroissial en gambadant d’un air blasé à travers les allées tandis que la fillette le suivait en trottinant avec une expression contrite.  « Il exagère ! » me dis-je cette fois encore, consterné par le manque d’empathie de Jérémie envers sa nouvelle victime.

Aussi persévérante qu’éplorée, Angéline proposa à Jérémie de voir un film avec elle, en me regardant d’un air implorant, comme si je pouvais plaider sa cause.  Je jetais un œil à mon rejeton, toujours aussi téflon, et choisis d’opter pour une attitude de non ingérence, non indifférence, chère à un ancien président français.  La fillette ne baissa pas sa garde pour autant. 

Au moment de payer mes locations, la caissière me regarda d’un air entendu en me demandant : « Prendrez-vous les trois films ? »  N’en ayant choisi que deux, je me demandais bien comment une troisième vidéo avait pu atterrir parmi les autres.  Une femme, dont je compris aussitôt qu’elle était la mère embarrassée d’Angéline, m’avoua d’un air confus qu’il s’agissait de son film.  Décidément, la gamine ne prenait pas les fanfaronnades de Jérémie pour un refus… 

Au moment de notre départ, la petite entre bailla la porte du club vidéo et lança un ultime « Salut, Jérémiiie ! » à vous fendre le cœur, devant un rejeton insupportablement indolent.  Cette fois, il avait passé les bornes !  Je sentis venu le moment d’un franc dialogue père-fils. 

« Ta copine semble t’aimer beaucoup, Jérémie, hasardais-je, une pointe de reproche dans la voix.
« Ah ! fit-il d’un air supérieurement détaché, avant d’ajouter, impitoyable : elle est avec Jonathan Labrie. »

Vous auriez répondu quoi, vous ?


Leader d’une nouvelle mouvance ?


Dieu merci, Jérémie a opté pour la concentration scientifique de son école secondaire.  À peine trois adolescentes suivent les mêmes cours que lui, de quoi mettre un bémol à la thèse de l’inexorable invasion des filles dans les domaines d’activités non traditionnels.  Les gamines de son âge vivent donc dans la tranquille inconscience de ce danger qui guette leur innocence.

Il ne faut pas pour autant chanter victoire.  De jeunes regards féminins attentifs surpris au resto ou ailleurs et la présence occasionnelle inexplicable de filles près des fenêtres extérieures de sa chambre m’indiquent que l'inéluctable pouvoir de séduction de mon garçon continue de représenter une menace pernicieuse pour le sexe opposé. 

Il semble que son magnétisme soit aussi envoûtant qu’involontaire; il est difficile d’imaginer moins entreprenant que Jérémie, véritable anti-conquérant ou contre-séducteur.  Avec lui, le principe de base en judo « un maximum d’efficacité pour un minimum d’effort » prend une signification que Jigoro Kano, inventeur de cette vénérable discipline, n’avait probablement pas envisagée. 

Au Québec où, dit-on, les hommes draguent de moins en moins, Jérémie deviendra-t-il chef de file d’une faction encore plus radicale de ce mouvement, ou plutôt, de cet immobilisme ?  Pour les adeptes de dénominations inventives et farfelues en vue de cerner l’éternel masculin, peut-être que, après l’übersexuel, le métrosexuel et le dodosexuel, mon fils inaugurera avant longtemps l’ère du flegmaticosexuel…

Ce texte constitue le septième chapitre d'un essai inédit sur la condition masculine intitulé Le Syndrome de la vache sacrée.  

1 commentaire:

Yann Takvorian a dit…

Il ne faut pas trop se leurrer Olivier, les hommes réagissent selon le principe des vases communicants. Plus les filles en font et moins ils sont intéressées à elles. Quand se rajoutent en couches toutes les mises en gardes sur le coté prédateur, harcelant, invasif, dominant, agressif, violent (...) de l'homme, on comprend qu'après la morgue assurance qui protège, l'indifférence rassure aussi. Après tout, il finira bien par se faire alpaguer par une fille qui se fera faire un ou deux gamins et lui demandera une pension à payer en échange d'un weekend sur deux de garde pour donner à madame le droit et le temps de s'amuser un peu sur Réseau-Contact.

En tout cas, mon fils n'est pas encore rendu un homme parce qu'il n'a que 16 ans. Mais ses rapports aux filles sont plutôt teintés de peur. Peur de leur assurance, de leur réussite scolaire, de leur sexualité précoce et affichée, de la hauteur de la barre qu'elles mettent dès 14 ans (c'est pire par la suite) et de la compétition qui s'annonce avec elles, sur tous les plans de la vie, sachant que l'homme part avec tous les handicaps modernes liés à son sexe et à vingt années de diabolisation du mâle par les cartels féministes.

J'espère qu'il deviendra un homme qui s'épanouira sans une femme, mais avec plein d'entre elles. La vie moderne offre tellement de possibilités de vivre libre que de s'aliéner avec une d'elles est la dernière connerie à ne pas faire.