vendredi 20 août 2010

Lettres à mon fils : le détecteur de mental

Salut, Jérémie. 

Tu as souvent témoigné d'une admiration inconditionnelle devant ma sagacité.  Sans doute crois-tu que seule l’intuition puisse expliquer ce pouvoir de déduction quasi surnaturel ?  Détrompe-toi.  La réalité est beaucoup plus simple, comme va te le démontrer l’histoire qui te suit.  Prends bien note cependant de conserver la plus entière discrétion sur le sujet !

Le détecteur de mental

Une tempête de neige faisait rage au cours de ce mois de juillet si tourmenté.  L’agence de sécurité qui m’employait m’avait fait parvenir un mémo sur ma montre multifonctions.  Celle-ci m’informa à voix basse qu’une alerte mentale de force 6 (niveau d’alerte le plus élevé, après le niveau 7) avait été décrétée en un lieu si haut que le vertige te saisirait si je te le nommais.

Qu’il te suffise de savoir qu’en réglant ma montre selon une procédure particulière, je la transformais instantanément en détecteur de mental.  Qu’est-ce qu’un détecteur de mental ?  Élémentaire.  C’est un appareil ultra sophistiqué qui permet de détecter un influx psycho-cérébro-mental suffisamment élevé pour engendrer une réaction en chaîne dont l’intensité va en augmentant.  Ainsi, un incident initial apparemment insignifiant, comme le bruit d’une craie sur un tableau, en amorçant une série de nouveaux incidents d’intensité croissante, peut avoir pour conclusion ultime la troisième guerre mondiale.

Tu comprendras l’importance déterminante que peut représenter une utilisation préventive du détecteur de mental.  Or, une alerte à l’incident initial avait été circonscrite à l’usine même où je travaillais. 

En renversant un café sur une table de la cafétéria, le préposé au ménage avait irrité un mécanicien; celui-ci, en appelant sa femme, l’énerva à son tour;  celle-ci, cousine d’un député, l’engueula avec véhémence; le député s’en prit ensuite à un ministre et le ministre au premier ministre du Québec, qui invectiva le chef d’état canadien, qui frappa son chien.

Je pouvais suivre cette succession bouleversante d’événements sur mon détecteur de mental qui, en plus de me révéler la chronologie des événements, me donnait les noms, âges, fonctions et photos des personnes incriminées.  On dira ensuite que le recensement ne sert à rien !  La violence du premier ministre canadien envers son chien avait tout pour susciter une grave crise internationale, opposant les pays pro-chien, comme ceux d’Europe, déjà opposés à la chasse au phoque, à ceux qui, comme la Chine, aussi désinvolte envers l’espèce canine qu’à propos des êtres humains, appuieraient le geste brutal de l’homme d’état.  Le mal était fait.  Comment revenir en arrière ?

Mes contacts privilégiés avec la NASA m’avaient déjà laissé entendre que des ingénieurs finalisaient une machine à voyager dans le temps.  Je sais, de nombreux récits de science-friction présentent un tel engin de manière fantaisiste, mais nous nageons en pleine réalité.  Pas de place pour les fanfaronnades.

En moins de temps qu’il n’en faut pour prononcer « anticonstitutionnellement »,  un F-18 de l’armée de l’air américaine atterrissait incognito dans le stationnement de l’usine.  Une équipe de trois scientifiques débarqua la précieuse machine.   Contrairement à ce qu’on voit dans les films, une vraie machine à remonter le temps n’a rien d’un pédalo où d’infortunés explorateurs prennent place pour se propulser sans réfléchir vers des époques révolues.  La réalité est beaucoup plus prosaïque et je perdrais toute crédibilité à me répandre en calembredaines.

La machine que nous avions la chance de manœuvrer pouvait tout simplement ramener la planète entière à une époque donnée.  Par contre, elle avait l’effet pernicieux d’effacer de notre mémoire tout événement postérieur à cette époque.  J’eus l’idée, acclamée de tous, de prendre en note les événements dont il fallait à tout prix empêcher la naissance.

Après avoir localisé sur mon détecteur de mental l’événement initial au 5 avril à 10h15, il fut décidé de remonter le temps à 10h10 afin de pouvoir relire mes notes et empêcher l’irréparable.  Ainsi fût fait. À peine avions-nous appuyé sur power que nous nous réveillâmes dans la cafétéria, sans la moindre idée de ce que nous y faisions.  Nous débarquâmes, perplexes,  de cet étrange appareil vaguement familier dont l’utilité m’échappait cependant.  Mes compagnons américains étaient encore plus médusés que moi de se retrouver dans une usine québécoise, et je ne trouvais rien à leur dire.

Je décidais d’aller chercher du café pour nous éclaircir les idées tandis que le préposé au ménage s’activait déjà dans une cafétéria encore déserte avant la pause fatidique de 10h15.  Un des scientifiques reconnu enfin son appareil à remonter les temps.  Alors qu’un mécano arrivait, un café à la main, j’eus un éclair d’intuition foudroyant en regardant ma tasse.  Je portais instinctivement la main à la poche de ma chemise pour y retrouver les précieuses notes que j’avais prises. 

Je finissais de les lire au moment où le préposé au ménage approchait de la table où le mécano avait bien innocemment posé son café.  Le préposé allait déclencher l’événement initial en reversant le breuvage du mécano !  Après avoir résumé mon texte en 1,783939399 secondes à mes collègues, j’immobilisais le préposé au sol tandis qu’un scientifique lui retirait prestement son torchon en écrasant son poignet.  Ainsi désarmé, le dangereux homme de ménage devait rester inoffensif tandis que le mécano finissait tranquillement son café, inconscient de toute l’attention dont il avait été bien involontairement le centre.  L’annulation de l’événement initial avait été un franc succès.  Nous avions empêché une crise mondiale !

Plus tard, à 10h25...

À peine étions-nous revenus de nos émotions qu’une nouvelle alerte de niveau 7, celle-là, bourdonnait sur ma montre multifonctions.  En moins de temps qu’il n’en fallait pour dire « Hasta la vista, Baby ! », un nouvel événement initial avait pris naissance.  Le préposé au ménage s’était plaint de nous au directeur de l’usine, qui avait engueulé la secrétaire, qui elle, s'en était pris à un représentant syndical, qui lui, avait invectivé sa cousine du Vermont, dont le mari, haut-fonctionnaire, avait ensuite froissé l’attaché politique du gouverneur, qui avait à son tour exaspéré ce dernier, qui avait mis en colère le président américain en visite aux Indes, qui avait frappé une vache sacrée.

Excuse-moi, Jérémie.  Papa va être occupé…

5 commentaires:

Vanessa a dit…

Cette histoire est un peu farfelue! Je pense que vous devriez en faire un film. Cela fera beaucoup rire. Des Etats pro-chiens, je n'y aurais jamais pensé.

Olivier Kaestlé a dit…

Merci de votre commentaire, Vanessa. Qui sait si un producteur aventureux ou halluciné se montre intéressé, peut-être tenterais-je l'expérience... ;-)

SEBASTIEN Tremblay a dit…

A headset that reads your brainwaves - TED Talks

https://www.youtube.com/watch?v=fs2GDSYYCoA

SEBASTIEN Tremblay a dit…

Brain decoder can eavesdrop on your inner voice

http://www.newscientist.com/article/mg22429934.000-brain-decoder-can-eavesdrop-on-your-inner-voice.html#.VIJ_CjGG_L7

SEBASTIEN Tremblay a dit…

La technologie existe pour envoyer des ondes(sous forme de paroles ou pensées), directement dans le cerveau d'une personne ciblée et ce, à distance.

Cette technologie est bi-directionnelle, donc elle peut aussi espionner à distance la pensée d'une autre personne...

"Hear Voices? It May Be an Ad"

http://adage.com/article/news/hear-voices-ad/122491/