jeudi 12 août 2010

Un père, un fils : Papa, montre-moi...

Qu’elle était belle la nouvelle acquisition de mon père !  Une superbe montre au cadran cuivré et au bracelet doré d’une esthétique folle.  Mon papa venait enfin de penser un peu plus à lui qu’à sa famille et avait décidé de mesurer le temps avec élégance.  De mon côté, à six ans, j’étais un garçon curieux de tout ce qui l’entourait, fasciné par cet environnement électronique, médiatique, mécanique et motorisé qui était déjà le nôtre.  Comment une auto pouvait-elle avancer, les feux de signalisation, changer tout seuls, un morceau de vinyle, reproduire la musique à la note près, un écran de télé, transmettre des images si réelles, et mouvantes, avec ça !

L’achat de mon père venait d’offrir un nouveau défi à ma sagacité naissante : comment les aiguilles d’une montre avançaient-elles ?  Contrairement aux innovations citées plus haut, je pouvais matériellement percer ce nouveau mystère.  En avant toutes, me dis-je fébrilement, armé d’une lime à ongle, en faisant sauter le couvercle du boîtier, insolemment énigmatique.  Je découvris alors le remontoir, qui entraînait les ressorts, qui eux, mobilisaient les engrenages, qui à leur tour, orientaient les aiguilles.  Comme tout devient simple, une fois expliqué !

Satisfait de mon enquête, je me butais soudain à un obstacle de taille : mes manipulations frénétiques avaient enrayé le mécanisme de la montre, que je ne pouvais d’ailleurs plus replacer dans le boîtier, dont je ne pouvais conséquemment encore moins refermer le couvercle !  J’étais fait comme un rat, piégé par ma curiosité obsessive.  Comment allais-je annoncer la nouvelle à mon papa ?  Il avait beau être d’une patience qui frôlait le stoïcisme, il y avait toujours des limites !

C’est l’air contrit et repentant que j’aillais le trouver, l’objet de mon délit dans une main que je lui tendis en tremblant.  La voix incertaine et le regard fuyant, je lui expliquais la raison de mon geste.  Il ne se fâcha pas.  Il fit pire.  Visiblement déçu de ce revers du destin, infligé de surcroît par sa progéniture, il me dit, avec une dignité contrôlée dans l’épreuve, qu’il allait tenter de faire réparer sa montre, trop brièvement chérie.  Puis il se détourna, sans rien ajouter.  J’aurais préféré qu’il m’engueule.  Bien sûr, la montre était devenue irrécupérable et mon père dut en acheter une autre, moins chère et moins jolie, que je me gardais même d’approcher. 

La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, dit le proverbe.  Mon fils, au même âge que moi à cette époque révolue, reçu de sa marraine un splendide et luxueux couvre-lit.  Un soir, au moment de le border, je découvris deux énormes coups de ciseaux dans la bordure du récent cadeau.  D’abord fâché, je sommais mon garçon de m’expliquer ce geste de vandalisme primaire.  « Je voulais voir en dedans comment c’était fait » m’avoua-t-il piteusement, avec une moue fautive.  Ma colère fondit.  Instantanément.  Sans ajouter un mot, je quittais sa chambre…

L’épisode de la montre de mon père me revint alors en mémoire.  Amusé, je me demandais quelle gaffe mon paternel avait bien pu commettre, petit, pour se sentir incapable de sévir, une fois adulte, confronté aux extravagances de son fils.  Qui sait, s’il en a un jour, mon garçon fera-t-il preuve, lui aussi un peu à reculons, de la même indulgence envers son rejeton que son père envers lui ?  Après tout, les temps ont beau changer, les garçons restent… 

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